Bérénice appartient à la saison très ambitieuse de Haendel à Londres, 1736-1737, cycle d'opéras et d'oratorios dont le nombre et le défi pourtant portés avec zèle, tisseront sa chute à l'été 1737. Concurrencé depuis 1734 par l'Opera of the Nobility dirigé par Porpora, champion vénéré de la manière napolitaine (Vivaldi à la même époque doit rivaliser avec ce même style napolitain à Venise, et comme Haendel ... en pure perte), Haendel doit quitter le King's Theatre pour Covent Garden.
Pas moins de 12 ouvrages voient le jour alors: 8 opéras et 4 oratorios dont 5 créations: parmi eux, aux côtés de
Arminio, Giustino...,
Bérénice Reine d'Egypte. Achevée fin janvier 1737, puis créée le 18 mai 1737 (pour 3 uniques représentations!),
Berenice regina d'Egitto marque même le déchéance physique du compositeur: sous la pression et un rythme de travail cyclopéen, Haendel se voit paralysé au bras droit à la suite d'un rhumatisme.
Le compositeur qui avait connu ses plus grandes heures de gloire dans les années 1720 à Londres comme champion de l'opéra italien, pensait triompher définitivement quand en 1736, la troupe concurrente de l'Opera of the Nobility perdait son directeur, Porpora et l'un des ses castrats vedettes (Senesino). Même si Farinelli demeurait dans la place, la troupe défendue par la noblesse contre Haendel, pouvait ainsi décliner: Haendel perdra lui-même sa santé financière et personnelle. Il déclare forfait à l'été 1737 non sans dommages: il ne pourra plus jouer correctement de clavecin ni d'orgue: les dernières représentations de
Bérénice sont assurées au clavecin par un suppléant.
Renoncement et métamorphose
S'inspirant du livret rédigé par Salvi pour l'opéra antérieur de Perti, Haendel soigne le portrait de la Reine égyptienne qui donne le titre à l'ouvrage: il s'agit d'une amoureuse tiraillée entre Silla à Rome et Mitridate, roi du Pont: elle doit renoncer à celui qu'elle aime (Demetrio) et épouser Alessandro, le favori de Rome. En un revirement poétique poignant qui est aussi le pivot du drame et l'air le plus long de l'ouvrage (pas moins de 10 minutes "
Chi t'intende", acte III), Berenice découvre enfin celui qui s'impose à elle par son courage, sa grandeur morale, ses vertus concrètes: Alessandro.
Haendel cisèle en particulier la figure du couple opposé à la souveraine: Selene, sa soeur et Demetrio son amant (soutenu par Mitridate, roi du Pont qui aimerait détroner Bérénice pour sa soeur Selene...). La première est un emploi sombre, lugubre, ample, tragique d'alto féminin (excellente Romina Basso qui si elle perfectionne sa diction et les nuances des intonations, aura demain la carrure d'une Mingardo). Son air désespéré au III- cavatine de la scène 6-, souligne la démence amère d'une solitude douloureuse et démunie: son fiancé Demetrio emprisonné est condamné à mort!; le second est un emploi de haute-contre (honnête Franco Fagioli qui dans son air de fureur et d'invocation infernale (II, air n°7) relève les défis d'un rôle de caractère qui n'est pas réduit aux atermoiements d'un soupirant impuissant. Le rôle d'Alessandro enfin est captivant: distribué à une soprano (séduisante Ingela Bohlin), Haendel donne matière à un personnage d'adolescent de plus en plus viril, percutant, profond, attirant... dans le regard de plus en plus clairvoyant de Bérénice.
Soulignons aussi l'excellente tenue du baryton Aristobolo. L'Arsace de Mary Ellen Nesi est souvent dépassé.
Dans cette lecture de studio enregistrée en novembre 2009, grâce au soutien indéfectible de la mécène Donna Leon, l'orchestre sur instruments d'époque d'Alan Curtis, Il Complesso Barocco, porté par le sens des contrastes du chef, mord, se tend, se cabre; d'une nervosité musclée et parfois âpre, il assure un continuo exalté et vivant. Avec cet abandon (rare) vers la danse (comme dans la gigue qui conclut l'ouverture); mais atteint souvent nuances et précisions dans plusieurs tableaux essentiellement psychologiques: voyez ainsi la contribution instrumentale palpitante pour la cavatine de Selene au III, déjà citée.
Notre seule réserve vaut pour Klara Ek dans le rôle de Bérénice: en dépit d'un sens du texte (inflexions et connotations), la soprano plafonne par ses aigus acides et tendus, son timbre serré et minaudant. Elle n'exprime que trop rarement la dignité tiraillée de la reine d'Egypte qui doit renoncer à Demetrio pour mieux découvrir la beauté finale d'Alessandro : son grand air de bascule de l'acte III, avec hautbois obligé (à l'origine pour le virtuose Giuseppe Sammartini!) reste en dessous du texte: sans ampleur ni gravité, sans poésie ni humanité, sans sincérité ni dévoilement (pourtant tout est inscrit au long de ses 10 minutes de tension émotionnelle ininterrompue). Dommage. Nonobstant, soyons reconnaissant mis à part ce défaut vocal, à Curtis de nous révéler les joyaux en demi teintes de Berenice: opéra majeur dans la carrière malheureuse de Haendel à Londres.
Georg Friedrich Haendel: Berenice, regina d'Egitto (1737). Opéra en trois actes HWV 38. Sur un livret de Antonio Salvi. Avec Klara Ek (Berenice), Ingela Bohlin (Alessandro), Franco Fagioli (Demetrio), Romina Basso (Selene), Vito Priante (Aristobolo)... Il complesso Barocco. Alan Curtis, direction.