Joyce DiDonato est Colbran
Après un récital haendélien, où elle chantait entre
autres Alcina, "la Donato" nous revient en rossinienne accomplie,
d'autant

plus attendue qu'
elle chante en juin 2010 à l'Opéra de Paris, Palais Garnier,
un opéra peu joué,"La donna del lago": si Cecilia Bartoli se passionne
pour Maria Malibran, Joyce DiDonato s'enflamme maintenant pour une autre
diva romantique,
Isabella Colbran qui fut la muse et
la première épouse de Rossini. L'ancienne cantatrice, vedette au San
Carlo de Naples de 1811 à 1825, séduit le jeune Rossini qui livre
plusieurs opéras sur la scène napolitaine à partir de 1815... Ils se
marient en 1822... pour divorcer (rupture scandaleuse à l'époque) en
1837. Pour son aimée, Rossini écrit Otello (1816), Armida (1817),
Maometto Secundo (1820)... entre autres, personnages présents dans le
récital.
"Tessitures étranges", "tempérament fougueux", sur les traces
de son aînée inspiratrice, l'engagement de l'actuelle mezzo est
indiscutable, d'un raffinement de couleurs jubilatoire, qui fait la
réussite de ce programme exaltant. Même si son irrégularité légendaire
mettait en péril certaines performances (Stendhal ne l'appréciait
guère), la Colbran s'imposait cependant par son implication en tant
qu'actrice... "Tanti affetti" puis "il padre"..., second et troisième
air d'Elena de
La Donna del lago démontre immédiatement
la sensibilité et l'art des nuances vocales dont est capable la diva
américaine.
L'agilité et la justesse musicale font merveille: "la Donato" est bien
au sommet de sa carrière : ses possibilités sont immenses dans les
acrobaties comme dans l'abattage. Vraie grande rossinienne
d'aujourd'hui, réussissant cette alliance exceptionnelle de la
technicité et de la couleur.... sur les pas d'une Berganza. La
comparaison n'est pas mince et laisse promettre un accomplissement dans
le rôle rossinien en juin prochain, pour Elena, Donna del lago sur la
scène de Garnier.

Rondeur déchirante de la prière
d'Anna: "Giusto ciel, in tal periglio" (
Maometto II)
réclamant par la justesse de sa coloration déchirée, la pitié ciblée,
demandée, implorée par la chanteuse... ; gestion de la ligne et du
souffle, égalité et soutien du timbre sur tous les registres, ductilité
des passages et surtout diversité des couleurs et des inflexions dans la
chatoyance du timbre: Joyce DiDonato n'est pas seulement une formidable
acrobate, c'est en liaison avec ses facilités de tragédienne chez
Haendel, une interprète soucieuse du texte, des phrases. Son
Elisabetta,
regina d'Inghilterra est stupéfiante de grandeur et
d'humanité: quelle actrice, signifiante par le verbe et la profondeur
des teintes vocales en correspondance! C'est une souveraine comblée
d'amour qui palpite: l'idéal vocal rossinien s'y déverse dans l'extase
et la mesure (avec une cadence inspirée de la Rosina du Barbier, que la
diva nuancée sait colorer avec délices!).
Même figure politique ravie par une pure, irrésistible et rayonnante
affection au retour de son aimée, Arsace:
Armida ressuscite
en un air solaire qui lui permet de déposer toute esprit haineux et
grave ("Bel raggio lusinghier..."). Caractère plus sombre et serré pour
une Desdémone (
Otello) affligée mais toujours digne et
pure... qui partage la douleur du gondolier (Lawrence Brownlee, un peu
affecté), puis exprime avec une grâce articulée inouïe, l'air du
saule... magistrale incarnation de la diva actuelle.
Diva rossinienne
Ultime dévoilement de ses
formidables capacités expressives: la bouleversante impuissance
d'Armide, qui répond par dépit et amertume, aux accents d'une si
humaine haine: sens du verbe, justesse et précision des couleurs vocales
là encore, économie et clarté des moyens filigranés: aucun pathos ni
appui. Que le naturel palpitant du texte qui fulmine en une apothéose de
hargne destructrice.
La performance est magistrale. Voici le meilleur récital discographique
de Joyce DiDonato. L'événement cd dans le registre des récitals
lyriques, de juin 2010.
Excellent récital dont l'éclat psychologique et le raffinement vocal
couronnent Joyce DiDonato telle la meilleure rossinnienne de l'heure.
Son art stupéfiant nous rappelle ce que signifie coloratoure: l'art de
colorer non de paraître dans l'artifice des roucoulades à l'infini. Ce
tact et ce goût distingue Joyce DiDonato parmi ses si nombreuses
consoeurs, elles aussi mais de moindre manière, candidates aux palmes
rossiniennes. Seul bémol : dommage que le geste parfois épais et
théâtralisé du chef ne suive pas la maîtrise des nuances de la diva
assoluta.
Gioachino Rossini: Colbran, the
Muse. Joyce DiDonato, mezzo soprano. Airs d'opéras: Armida, La
Donna del Lago, Maometto II, Elisabetta, regina d'Inghilterra,
Semiramide, Otello. Orchestra e Coro dell'Accademia Nazionale di Santa
Cecilia de Roma. Edoardo Müller, direction.
agenda
Joyce DiDonato
chante en juin 2010 à l'Opéra de Paris, Palais
Garnier,
un opéra peu joué,"La donna del lago", nouvelle production présentée au Palais Garnier à partir du 14 juin 2010...