Ne serait-ce que pour les couleurs orchestrales, la précision et l’énergie constamment renouvelées, cette version profondément brahmsienne, mérite d’être connue. Le parti pris de John Eliot Gardiner est enthousiasmant.
Gardiner garde à Brahms sa belle jeunesse !
Peu de chefs d’orchestre abordent avec le même panache Bach et Brahms. John Eliot Gardiner est si romantique qu’il a offert la plus belle lecture possible de Berlioz avec des Troyens d’anthologie captés en DVD au Châtelet. Son Brahms est de la même eau. Une eau tumultueuse et claire dévalant la vallée avec des accents tour à tour assourdissants et tendrement lyriques. La troisième symphonie frappe par son lyrisme ardent qui prend sa source dans les anciens maîtres allemands aussi bien que les contemporains de Brahms et tout particulièrement Schubert. Cet abord des symphonies de Brahms pourrait surprendre mais en fait John Eliot Gardiner explique qu’il a toujours perçu ce que les symphonies de Brahms doivent au chant. L’admiration de Brahms pour les anciens maîtres allemands est connue et son implication dans le chant choral aussi. La proposition est en fait extrêmement convaincante : le programme de chaque concert a été construit avec, précédant la symphonie, des œuvres chorales anciennes ou contemporaines.
Le CD contient des œuvres superbes, toutes composées par Brahms, qui permettent de percevoir cette filiation lyrique de manière évidente. Ainsi se succèdent des œuvres rarement entendues comme Ich schwing mein Horn pour voix d’homme a capella. La douceur de cette ballade en forme de plainte est emplie de sentiments mélancoliques et tendres. La beauté des voix masculines et leur homogénéité subjugue. Le chœur pour voix de femmes Es tönt ein voller Harfenklang requiert harpe et cors. L’atmosphère est noble et désolée. La même précision vocale est de mise, les cors naturels à la sonorité si caractéristique promettent bien des splendeurs dans la symphonie à venir. Nachtwache I pour chœur mixte a capella ouvre sur les splendeurs délicates du chant choral de Brahms dans une interprétation extrêmement fouillée, distillant chaque mot. Les phrasés sont amples, les nuances superbement amenées. La beauté des voix est somptueuse. Deux grandes oeuvres pour chœur et orchestre encadrent la symphonie. Aussi originales que les petits bijoux précédents, elles sont offertes dans une interprétation de haute tenue avec des phrasés amples et généreux et un très bel équilibre voix-instruments. D’avantage que Gesang der Parzen, œuvre un peu massive, c’est Nänie qui contient les accents lyriques les plus somptueux.
La troisième symphonie est dans cette interprétation reposant sur cette filiation chorale d’un lyrisme inhabituel. La force naît de la précision des nuances et de la rigueur d’une battue qui sculpte les moindres détails dans un ensemble très cohérent. Jamais nous ne trouverons trace de brutalité, ni d’alanguissement ou de rubato « mollasson ». L’orchestre est particulièrement lisible dans une clarté évidente. Les variations de tempos et les enchaînements sont réalisés avec une souplesse admirable qui ne faiblit jamais, héritière de la pratique des hémioles baroques. Ce Brahms est juvénile et révolté dans le premier mouvement, il respire librement au grand air de l’été voulant embrasser le monde entier sans contraintes. Rien n’est tragique mais règne plutôt une sorte d’urgence à aller de l’avant. Les équilibres instrumentaux visent à une précision de tous les pupitres et l’équilibre ne privilégie pas les cordes. Au contraire bois et cuivres sont très présents avec des couleurs variées et parfois un peu rustiques. Ce sont les cors naturels qui apportent la plus grande richesse de couleur à cette interprétation. On peut même dire que tout amateur de cette symphonie dans des interprétations romantiques d’orchestres symphoniques pléthoriques trouvera dans ces interventions des cors naturels un immense plaisir à entendre autrement ce qu’il croit connaître.
Le deuxième mouvement permet aux bois de développer leurs couleurs et leurs phrasés si délicats pour un andante bucolique à souhait. Le troisième mouvement avec ce thème si prenant et qui pourrait être qualifié de brahmsien par excellence se déroule très calmement sans pathos excessif. Grâce à une grande tenue rythmique et à un long phrasé souple se construit un discours tendre et émouvant. Les nuances sont délicatement dessinées et lorsque le thème est repris aux cors naturels pianissimo puis enflés lors des reprises ultérieures le sentiment de comprendre Brahms, en son éternelle jeunesse olympienne, est un vrai bonheur. La coda de ce mouvement semble s’étirer délicatement afin de durer encore un peu. Le dernier mouvement allegro gronde et rugit avec des nuances fortes qui n’ont rien à envier aux versions d’orchestre plus pléthoriques. A nouveau la précision rythmique fait merveille pour créer l’urgence.
Impossible de négliger cette proposition interprétative de la troisième symphonie de Brahms en raison d’une parfaite réalisation et de son insertion dans un programme cohérant et particulièrement éclairant. Ne serait-ce que pour les couleurs orchestrales, la précision et l’énergie constamment renouvelées, cette version profondément brahmsienne, mérite d’être connue. Le parti pris de John Eliot Gardiner est enthousiasmant.
Johannes Brahms (1833-1897) : Ich schwing mein Horn Op. 41/1 ; Es tönt ein voller Harfenklang Op. 17/1 ; Nachtwache I Op 104/1 ; Einförmig ist der Liebe Gram Op. 113/13 ; Gesang der Parzen Op.89 ; Nänie Op.82 ; Symphonie No.3 en fa majeur Op.90 ; Orchestre Révolutionnaire et Romantique ; The Monteverdi Choir ; Direction :
John Eliot Gardiner.