Malicieux et léger, tendre et profond,le piano de Marcela Roggeri, élue “révélation internationale” aux Victoires de la musique 2006, fait merveille chez Scarlatti. L’élève d’Ana puis de Bruno Leonardo Gelber évoque sa formation et ses projets.
De votre mentor Bruno Leonardo Gelber, quelles qualités avez-vous appris ? Quelles sont vos valeurs actuelles ?
J’ai tout d’abord suivi l’enseignement de la mère de Bruno, Ana Tosi-Gelber. Une pédagogue remarquable qui m’a appris la discipline. Pas une discipline contraignante où il faut souffrir pour progresser. La force et l’énergie qu’elle m’a transmise, découle du seul plaisir et de l’amour. Plaisir de jouer de la musique, amour de faire aimer et de partager la musique. C’est l’amour pour ce que l’on fait qui est la marque essentielle de mon apprentissage. Plus tard, j’ai retrouvé ces valeurs quand Bruno Leonardo a accepté de me prendre comme élève. Ana est tombé malade et elle lui a demandé de continuer son enseignement. Au départ, je ne le voyais pas régulièrement. J’habitais à Buenos-Aires et il était très souvent en tournée dans le monde entier. A 13 ans, je ne savais pas encore que j’allais devenir une pianiste professionnelle.
Puis j’ai accompagné Bruno dans ses tournées : nous jouions ensemble. Nous avons d’ailleurs commencé une tournée avec l’orchestre de Montpellier. Cette expérience des voyages a été évidemment très formatrice. Vivre le quotidien d’un grand concertiste, l’observer vous inculque un style, des repères, une conception structurée. C’est une école unique. Je leur dois à tous deux cette force psychologique et aussi cette idée exigeante de la musique.
Pour vous la musique est un engagement et le moyen de participer concrètement à l’aide aux plus démunis. Parlez-nous de cette vision de la musique.
Il s’agit pour moi d’exprimer un message au travers des répertoires que j’aborde. Je choisis chaque programme avec parcimonie et réflexion. Je n’ai pas l’ambition d’asséner une quelconque vérité. Pourtant j’aimerais beaucoup témoigner des bienfaits de la musique dans la vie en général. La musique m’a aidée dans des moments personnels difficiles. Je peux dire que la musique ne m’a jamais déçue. Je travaille avec des enfants percussionnistes du Brésil, issus des favelas de San Paolo, en collaboration avec le pianiste brésilien Marcelo Bratke. Nous avons joué ensemble notamment à Reims, à Londres et bien sûr, en Amérique du Sud. Tous mes projets sont différents mais à chaque fois, il s’agit de défendre une idée et une démarche bien précise. Je veux témoigner de l’importance de la musique dont on mésestime les apports.
Quels sont été les critères qui vous ont conduit à choisir les 17 sonates ou "essercizi" comme les appelle précisément Scarlatti, qui composent le programme de votre disque consacré au compositeur napolitain ?
Domenico Scarlatti était drôle, c’était un joueur par nature. Choisir a été très difficile. Comment préférer telle ou telle sonate parmi les 555 connues ? La moitié sont de pures merveilles. J’ai donc procédé par sélections successives. Mais il m’a fallu du temps pour les choisir. Il y a certes l’éclat, la virtuosité mais les climats dont Scarlatti est capable, démontre sa prodigieuse capacité d’invention et aussi une profondeur qu’on écarte souvent.
Certaines sont tournées vers elles-mêmes, moins brillantes, plus subjectives. Prenez la sonate K 466 en fa mineur par exemple. On présente Scarlatti comme un compositeur baroque. Certes, il appartient à l’époque baroque mais il convient de distinguer ce qui le singularise de Bach, ou de Vivaldi. Je le tiens pour le premier qui exprime librement ses émotions. C’est un compositeur d’une grande énergie émotionnelle. Chaque sonate peut être entendue, certes comme un exercice, mais c’est surtout une émotion. Scarlatti est le premier à avoir composé pour le clavier, des oeuvres où le champ des émotions est le sujet principal: en cela, il annonce directement Mozart puis Beethoven.
Vous jouez au piano des sonates écrites pour le clavecin. Comment justifier cette option esthétique ?
Qui peut dire que Scarlatti, s’il avait connu le piano-forte, aurait préféré composer pour le clavecin ? Je pense même que s’il avait entendu la sonorité du piano moderne, il aurait certainement écrit pour l’instrument. J’ai eu la chance pour cet enregistrement, réalisé dans le cadre du Festival des Flâneries de Reims, de choisir mon piano. J’ai préféré un instrument au son plutôt rond, proche des instruments sur lesquels on jouerait plus naturellement les compositeurs romantiques. Je voulais justement écarter une sonorité métallique et brillante, parfaitement conforme à la virtuosité qu’on aime mettre en avant dans l’art de Scarlatti.
Quel souvenir gardez-vous des séances d’enregistrement, et notamment du tournage du film pour Mezzo ?
Comme d’une expérience assez éprouvante. Lorsque le directeur du festival, Hervé Corre, m’a demandé si j’acceptais d’être filmée pendant les répétitions, puis au moment du concert, j’ai dit oui. Une équipe de tournage m’a suivie pas à pas pendant deux journées. Le film a été réalisé par Stéphanie Argerich. L’expérience de l’enregistrement audiovisuel apporte des surprises, en particulier elle vous assène un retour d’image parfois difficile à accepter. Le film que diffuse Mezzo montre sans fard ni maquillage la cuisine de l’interprète. Jouer Scarlatti sans reprises possibles, sans les raccords que permet l’enregistrement en studio, est une prise de risque que j’ai pleinement assumée. Cela n’a pas été du goût de tout le monde. Ce dévoilement au moment des répétitions va à l’encontre de l’expérience du concert qui est un rituel. Pourtant je pense que se regarder jouer est une source nouvelle d’enrichissement musical et personnel. Même si parfois comme je l’ai dit, votre narcissisme est mené à rude épreuve.
Le 1er août,le public de flâneries musicales de Reims vous retrouvera dans un programme consacré à Erik Satie. Pouvez-vous nous parler de ce concert. Pourquoi ce choix ?
Tout est parti de l’album Satie pour lequel j’ai été nominée pour les Victoires de la Musique: j’ai eu la chance d’etre élue “Révélation Internationale de l’Année“ suite à mon interprétation du concerto en ré mineur de Bach, avec l’orchestre de Cannes .
Le programme que nous donnerons à Reims avec François Castang comme récitant montre des aspects moins connus du compositeur excentrique, en particulier le Satie écrivain.
Le compositeur est lié, en grande partie, à mon histoire familiale. Mon père était grand admirateur de Satie. Je me souviens que petite, il me parlait de lui avec adoration. Il me racontait que dans les années 1940/1950, le pianiste Ricardo Viñes avait osé jouer du Satie, ce qui ne manqua pas de provoquer plusieurs scandales. J’ai recherché ensuite à mieux connaître la vie de Satie et le contexte dans lequel il a composé. J’ai découvert un homme qui a vécu pendant une période tragique, celle de la Première Guerre Mondiale. Sa vie personnelle aussi a été éprouvante. Mais sa musique sublime tout cela. Elle est étonnamment pure et presque naïve. Même s’il donne le sentiment d’un artiste isolé, très en retrait, il avait pour proches Debussy, Picabia, Léger, Picasso, ou encore Cocteau.
Quels sont vos projets ? Le sujet de votre prochain disque ?
Un album consacré au Padre Antonio Soler qui est un musicien aussi passionnant quoiqu’il n’ait pas eu une vie aussi agitée que Domenico Scarlatti. Soler a suivi les leçons de Scarlatti, il prolonge l’enseignement de son maître. Si Scarlatti écrit à deux mouvements, Soler annonce directement Haydn et Mozart. Il compose des sonates à trois et quatre mouvements. Le piano-forte fait alors son apparition : il a composé pour le nouvel instrument.
Propos recueillis par Alexandre Pham
Vient de paraître
Domenico Scarlatti, sonates.
Marcela Roggeri, piano. 1 cd Transart « Live ». lire notre critique
La carrière de Marcela Roggeri en 4 dates :
1984,
premier concert avec Bruno Gelber au Teatro Colon de Buenos Aires
2000,
premier CD avec Marcelo Bratke consacré à Aaron Copland et présentation au Wigmore Hall de Londres,
2004,
enregistrement du CD consacré à Erik Satie avec Transart Live
2006,
prix “Révélation Internationale de l’année” des Victoires de la Musique
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