DVD, événement. VERDI : OTELLO / Jonas Kaufmann (Londres, ROH, juil 2017, 1 dvd SONY classical)

otello-dvd-jonas-kaufmann-verdi-critique-DVD-opera-par-classiquenews-antonio-pappano-ROyal-opera-house-londres-la-critique-opera-par-classiquenewsDVD, événement. VERDI : OTELLO / Jonas Kaufmann (1 dvd SONY classical). L’été 2017 à Londres voit se concrétiser l’OTELLO attendu, prometteur de Jonas Kaufmann, digne héritier à ce niveau artistique des légendes d’hier dans le rôle tragico-amoureux élaboré par un prince de la psychologie insidieuse, William Shakespeare : Jon Vickers, et plus récemment Domingo… Car il faut un talent d’acteur consommé (shakespearien), point trop d’envolée italianisante (comme beaucoup le font), une gestion millimétrée du personnage qui passe de la candeur amoureuse pour Desdémone, à une détestation criminelle et autodestructrice, qui se réalise d’acte en acte. La progression est un élément essentiel dans les rouages de ce drame finalement banal, mais auquel Shakespeare et Verdi apportent une tension singulière : le Maure est un héros comme Siegfried, étrangement fragile, et ses blessures intérieures servent le dessein de l’infect mais diabolique Iago, qui brûle de jalousie et de haine cachée pour tous ceux qui pourraient être heureux.
D’emblée disons ce qui fâche et déséquilibre la production de Londres 2017 : les Desdemona et Iago insuffisants de respectivement Maria Agresta et Marco Vratogna, qui ne sont guère au niveau artistique du ténor munichois. C’est bien dommage car la réussite d’un opéra relève d’un pari collectif et l’Otello fauve, crépusculaire, à la raucité poétique de félin condamné tissé par l’excellent Kaufmann s’amenuise aux côtés de partenaires aussi ternes et imprécis, au chant fade autant que… désimpliqués. L’attente sur Kaufmann était d’autant plus importante qu’auparavant, une série d’annulations avait fait craindre le pire pour sa voix. Rien de négatif dans ce grain tragique qui révèle les plis et replis d’une âme finalement inquiète dont le problème relève d’un traumatisme personnel : le Maure à Gênes n’a jamais gagné sa place parmi la société italienne, c’est un déraciné perpétuel et toute adhésion à sa « race » est une tromperie dont il sait la permanence : Iago au final comme il le fait de tous, se nourrit de cette plaie secrète ; d’une faille, il fait un gouffre dans lequel il s’immisce, semant le poison du soupçon et de la jalousie grâce au stratagème du mouchoir…plaçant alors l’épouse pourtant exemplaire, au rang de traîtresse immonde. Il revient à Kaufmann de peindre en touches fauves, toutes les nuances d’un être faible : la voix sait être clair, mais d’une lumière noire (cf. son contre-ut sur Quella vil cortigiana au III) ; expressive et même sombre, proche d’une hallucination maîtrisée. Kaufmann prolonge Jonas Kaufmann au sommet !les airs de son VERDI ALBUM de 2013, véritable carnet d’intention pour les rôles chantés en studio, appelés comme ici à s’incarner sur la scène. L’intelligence du diseur, la ligne, la couleur, la puissance et la longévité exressives font la tension de son Otello 2017 car le chanteur est acteur, jusqu’au bout des ongles. Cela fait toute la différence avec ses partenaires. Il rejoint en cela les grands Otellos de la scène lyrique, réalisant ce combiné ténu entre faiblesse et sauvagerie, impuissance et violence. Otello est un malade dont la cause lui est inconnue et qui le mène droit vers le crime.

Autant Kaufmann réussit la profondeur et le trouble de son personnage, autant Desdemone ici se désimplique totalement comme hors drame dans son pourtant remarquable air du saule, où dans la prière de cette pieuse loyale et fidèle (comme Tosca), brille et scintille la passion immaîtrisée d’une sourde inquiétude, comme si la jeune femme avait l’intuition de son meurtre au moment du coucher… Rien de tel dans le pseudo chant de Maria Agresta : une exécution coutumière, trop lisse et pas assez incarnée. On se pose des questions sur la gestion des chanteurs à Londres et la décision finale qui dans ce cas précis a poussé la direction à évincer Ludovic Tézier dans le rôle de Iago : retrouvez à sa place un baryton sans âme, sans profondeur, de surcroît au jeu scénique outré, maniériste, affecté voire agité… est une grossière erreur. Kaufmann et Tézier se sont bien retrouvés ensuite sur la scène de Bastille, dans Don Carlos, fusionnant leur deux timbres racés, en une joute fraternelle qui a fait le sel de la production verdienne.
A contrario, saluons le formidable engagement des chœurs maison : exemplaires dans la projection, l’italianité, la violence électrique de leur tableau (les batailles.
Parmi les comprimari, reconnaissons le jeu très convaincant de Frédéric Antoun (Cassio franc et musical), Thomas Atkins (Roderigo ardent, juvénil), Simon Shibambu (Montagno), enfin In-Sung Sim en Lodovico. Leur assise théâtrale fait d’autant plus regretter l’imperfection des rôles clés de Iago et Desdemone.
Pappano opte pour une version très contrastée du drame, parfois dure et sèche. Mais cette âpreté du discours, qui s’autorise cependant quelques très beaux assemblages de timbres (bois, cordes) dans les scènes amoureuses, souligne l’acidité et le cynisme d’une action qui voit le triomphe de la machination et de la manipulation. Classique sans dérapage ni coup de génie visuel, la mise en scène de Keith Warner se laisse regarder, sans plus. Mais si elle permet de se concentrer réellement sur les voix, elle n’exprime pas pour autant de vision globale
laissant à l’intuition des chanteurs le soin d’occuper les vides de l’action première. Un comble pour une telle prise de rôle. On frôle de se poser la question : comment Kaufmann a t il pu se laisser entraîner dans cette sous-production ? Etait-il lui aussi dans le doute vis à vis d’une voix récemment recouvrée ? Le dvd heureusement fixe les apports de son repos obligé et laisse envisager un Otello plus creusé encore dans une distribution plus solide et dans une direction d’acteurs mieux inspiré. Cet été 2018, Joans Kaufmann a chanté Siegmund, un rôle central proche de sa tessiture actuelle la plus somptueusement articulée et colorée ; Sony annonce un nouvel album pour la rentre 2018. Le ténor le plus adulé (et à juste titre) de la scène lyrique) A suivre.

COMPTE-RENDU critique DVD événement. Jonas Kaufmann (Otello), Marco Vratogna (Iago), Maria Agresta (Desdemona), Frédéric Antoun (Cassio), Kai Rüütel (Emilia), Thomas Atkins (Roderigo), Simon Shibambu (Montagno), In Sung Sim (Lodovico), Chœur et Orchestre du ROH Covent Garden, dir. Antonio Pappano, mise en scène : Keith Warner (Londres, 28 juin 2017).
DVD et BR Sony 88985491969. Synopsis et notice en anglais. Distr. Sony. Illustrations : © Catherine Ashmore

Actualités Jonas Kaufmann, nouveau cd, dvd septembre 2018 :
http://www.classiquenews.com/opera-actualites-de-jonas-kaufmann-le-recital-berlinois-de-la-waldbuhne-2018-au-cinema-en-cd-et-dvd-sony-classical/

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