DVD critique. POULENC / BARTOK:Barbara Hannigan, EP Salonen (déc 2015-1 dvd Arthur Musik)

DVD barbara hannigan voix humaine critique par classiquenews le-chateau-de-barbe-bleue-la-voix-humaineDVD critique. POULENC/BARTOK : Barbara Hannigan, EP Salonen (déc 2015-1 dvd Arthur Musik). De deux univers différents, Warlikowski fait un même chant passionné, habité, radical, le miroir de deux amoureuses sous domination. On peut aisément reconnaître ici la meilleure mise en scène du metteur en scène si inconstant, dont on a pu regretté ses réalisations du Roi Roger, de Parsifal et plus récemment de Don Carlos… à Paris. Mais son hypersensibilité maladive, son goût des êtres décalés en péril, et des situations extrêmes, colle parfaitement au déroulement des deux ouvrages réunis. Bartok à l’opéra nous offre une expérience unique et géniale car la somptuosité et le raffinement voluptueux de sa parure orchestrale contredit exactement l’horreur du drame qui se joue entre le maître châtelain et sa proie nouvellement acceptée dans la demeure : Judith. Ostensiblement, les joyaux mordorés des instruments ajoutent à la machine de séduction et d’hypnose graduelle qui ensorcelle la jeune femme, laquelle malgré ses doutes légitimes, finit emmurée vivante.

ART DE L’ENCHAINEMENT… À la fin du château, quand Barbe Bleue pétrifie tout à fait Judith et la fait rentrer dans sa boîte objet, lui refusant comme pour toutes les autres épouses, un statut, la liberté, tout émancipation et toute dignité, … surgit tel un Œdipe femme aux yeux ensanglantés, “Elle”, l’héroïne unique chez Poulenc, rétablissant ce lien entre les deux femmes de Bartok à Poulenc donc, et qui sont des objets de domination et de soumission.

Warlikowski se montre très inspiré et juste en soulignant la parenté de climats (tension et ivresse voluptueuse… Certainement plus incisive chez Poulenc), la similitude du sujet entre les deux opéras d’un acte chacun. JUDITH et ELLE SONT SŒURS PAR LEUR ATTACHEMENT À L’HOMME QUI LES ASSUJETTIES TOTALEMENT.

De sorte que l’on croit tout à fait que Poulenc prolonge ce qui a été exposé chez Bartok. La femme désirée courtisée valorisée par le désir de l’homme qui la guide dans la première partie bartockienne, est chez Poulenc son esclave hystérique, bête insatisfaite, amoureuse détruite, ange déchu, clown exténué… Tout en elle désigne et transpire la solitude infamante qui la brûle : c’est une pleureuse alcoolique qui s’embrase et se consume jusqu’à perdre tout raison.

La solution de continuité entre les deux actes pourtant de mains différentes, gagne une puissance réaliste indiscutable dans la conception de l’homme de théâtre qui en a restitué avec grande intelligence, le lien dramatique.

En dépit de la dureté de son sujet, de la violence de son action, de l’horreur domestique dont il s’agit, le déroulement du spectacle est passionnant, et grande gagnante de cette scène sauvage mais actuelle (on pense à l’affaire Weinstein), la soprano Barbara Hannigan incarne le nouveau modèle des chanteuses d’aujourd’hui, complètes et exemplaires, formidable actrice et chanteuse naturelle au verbe français coulant, évident, claire, d’une bouleversante humanité. Quelle présence et quelle plastique. À la fois blessée fragile hallucinante dont chaque mouvement et intonation bouleverse comme la transe et rage impuissante d’une poupée desarticulée hallucinante. Quelle déclamation toute en finesse et en nuances. L’idée de génie de Warlikowski est le choix du dénouement et cette relation physique qui prend corps entre Elle et son amant sur la scène. On ne dira rien de cette nouvelle danse à deux mais elle renforce encore la justesse de la conception comme la performance époustouflante de la diva Hannigan.

CLIC_macaron_2014Même absent le baryton basse abyssal de John Relyea, d’une virilité animale et troublante chez Bartok, ne cesse de hanter chaque phrase d’une Hannigan dont il semble que chaque phrase prière et invocation lui est adressé d’un temps à l’autre, d’un compositeur à l’autre. Tout en étant un grand moment d’opéra, court, fulgurant, incandescent, Warlikowski signe donc un superbe moment de théâtre. Magistrale réalisation et conception d’ensemble.

——————–

DVD, critique. POULENC/BARTOK : Barbara Hannigan, EP Salonen (déc 2015-1 dvd Arthur Musik) - Filmé en direct du Palais Garnier en décembre 2015. Avec John Relyea, Barbara Hannigan, Ekaterina Gubanova, Claude Bardouil. Orch de l’Opéra de Paris. Esa-Pekka Salonen, direction.

Comments are closed.