DVD, compte rendu, critique. DONIZETTI : Roberto Devereux (Devia, Bruno Campanella, Madrid, 2015 — 1 dvd Bel Airclassiques).

DVD, compte rendu, critique. DONIZETTI : Roberto Devereux (Devia, Bruno Campanella, Madrid, 2015 — 1 dvd Bel Airclassiques). Madrid, Teatro Real, octobre 2015. Il y a un an déjà « La » Devia nous étonnait par sa longévité et à 68 ans, un chant d’une intelligence et d’une justesse frappantes, comme brûlantes. La chanteuse mûre a l’âge et le caractère de la Souveraine britannique, qui bien qu’amoureuse, doit renoncer, s’effacer, après avoir malgré elle fait exécuter l’homme qu’elle aimait (Devereux).

 

 

 

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Née le 12 avril 1948, la soprano Mariella Devia enchante en dépit de son âge vénérable pour une chanteuse encore active : mais ici le poids des années a ciselé un style taillé pour la tension belcantiste avec des moyens réellement intacts, sauf des aigus tirés : une exception en notre temps où les jeunes vedette trop sollicitées doivent se reposées tant elles sont déjà sollicitées… Elle partage avec sa consœur plus coloratoure mais tout aussi belcantiste, Edita Gruberova, une très longue carrière et en 2015, relève de nombreux défis dont Norma et dans cette production madrilène d’octobre 2015, le rôle écrasant d’Elisabetta, souveraine d’Angleterre, plus humaine que politique, amoureuse passionnée (de son beau Devereux) dont Donizetti fait une tigresse habile et manipulatrice, capable d’intervalles redoutables et spectaculaires, indices d’un tempérament de braise. Sur les traces de la créatrice du rôle -Giuseppina Ronzi de Begnis, Mariella Devia réunit la puissance et la souplesse vocalistique, sans jamais perdre le souffle et la ligne, ni le sens du texte, avec un souci de l’intention et de la couleur qui font modèle.

 

Sexagénaire en 2015, Mariella Devia affirme un puissant tempérament dans le rôle d’Elisabeth / Elisabetta …

Saisissante Devia dans Devereux

 

 

devereux-devia-roberto-devereux-donizetti-dvd-bel-air-classiques-critique-review-dvd-critique-classiquenewsOpéra de la pudeur et des émotions secrètes, Roberto Devereux s’ouvre sur le choeur des suivantes et la douleur à peine voilée de Sara, Duchesse de Nottingham qui aime le même homme que la Reine… laquelle va bientôt paraître… Élisabeth paraît ainsi comme dans un huit clos théâtral qui exprime les délices vécus  par la femme amoureuse : langueur et vocalises à l’envi : confession émise sans limites à la duchesse de Nottingham qui aime aussi le même homme Devereux suspecté par la reine éprise,  de trahison avec les Irlandais. Malgré des signes d’usure  (aigus), Mariella Devia saisit par son intelligence dramatique. Certes la voix est fatiguée dans ses aigus négociés et un vibrato parfois envahissant et incontrôlé mais la justesse du style, la douceur vivace du bel canto, la ligne intacte disent les beaux restes de la soprano quasi septuagénaire  (68  ans) : ayant l’âge  et la maturité du personnage, Mariella Devia sans posséder totalement l’intensité technique du rôle, en possède idéalement le caractère et l’esprit;  femme de pouvoir au sommet et pourtant encore dans ses désirs, jeune amoureuse, destinée inéluctablement à une destruction lente, jalonnée d’impuissantes et rugissantes lamentations, seules ou partagées (avec la Duchesse de Nottingham).

L’intensité du jeu d’une émission toujours claire et surtout très juste campe immédiatement l’autorité de la souveraine. Une reine usée par le pouvoir, tiraillée et rendue sensible donc étonnamment touchante entre devoir et sentiment, inclination de l’âme et dignité royale : très juste donc bouleversant « L’amor suo mi fe’ beata » (acte I), jusqu’au tableau final, d’un souffle tragique retenu et pudique (confrotnation avec sa rivale la duchesse de Nottingham, puis réconciliation entre ses deux femmes qu’unissent un même sentiment d’impuissance et de deuil.)… L’exercice du pouvoir l’isole définitivement, la destinant peu à peu au renoncement dans la frustration d’un bonheur incompatible avec sa charge. La Devia restitue au caractère imaginé par Donizetti sa vérité dramatique et sa sincérité émotionnelle : c’est une femme ardente, palpitante avant d’être un personnage politique froid et impassible.

D’emblée peu séduisant en timbre, le Comte d’Essex manque singulièrement de souplesse dans une voix qui ne paraît jamais belcantiste, dure, tendue, forte. .. quel manque de phrasés. Gregory Kunde n’est pas dans un beau jour d’autant que La Devia, en cours de soirée sculpte ses récits avec une grâce dramatique millimétrée, confirmant la diseuse : une maîtrise qui ne profite en rien à son partenaire qui force sa voix comme un stentor braillard, là où il faut suggérer, murmurer, doser l’émission. La captation inflige un ténor trop lourd qui tire tout le drame vers une performance hurlante : quel non sens!  Une semaine de formation bel cantiste s’impose – comme celle que propose le Concours Bellini?  Les directeurs de théâtre devraient mieux distribuer leurs productions.
D’autant que même fatiguée, La Devia possède le don de phraser et sa dernière confrontation avec sa rivale Nottingham au III est un formidable moment de tension théâtrale qui profite essentiellement au texte entre les eux rivales amoureuses, d’abord affrontées puis portées par un élan de pardon partagé. Défaite, détruite, Élisabeth dépassée par l’acte de mort qu’elle a signé, contre celui qu’elle aime, abdique et s’effondre en fin d’action: vision romantique et passionnelle de Donizetti vis à vis de la reine mais énoncé avec quel tact;  ce style entre finesse et subtilité – essence du bel canto préverdien que si peu de chanteurs pourtant vedette maîtrisent véritablement, s’incarnent ici grâce à La Devia.
Plus convaincante, la rivale mais finalement âme double qui souffre elle aussi sur le même registre, Sara, la Duchesse de Nottingham, de Sara Silvia Tro Santafé, offre une maîtrise plus nuancée de son chant, plus juste que son partenaire virile. Le chant est un peu tendu mais il atteint une expression juste avec indice délectable, des piani, magnifiquement canalisés, pleins et investis, servant le texte (et non la performance outrée).

La direction vive et affûtée de Bruno Campanella est le second atout de cette production. Entre précipitation tragique, exaltation enivrée, et profonde langueur extatique  (flûte),- la vraie couleur du tempérament de Donizetti, et l’essence poétique de sa Lucia di Lammermoor précédente (1835), le chef affirme dès l’ouverture, une tonicité dramatique qui sait se renouveler à chaque séquence. Propre  à la fin des années 1830, Roberto Devereux (1837) est de loin le meilleur de ses trois opéras sur Élisabeth Ière dont  il s’agit du portrait le plus fin, le plus ambivalent entre devoir et sentiment intime.

Scéniquement, la réalisation d’Alessandro Taveli exploite les jeux d’ombres où des mains tendues, une tarentule avide  (Élisabeth? – parallèle un peu trop appuyé sur le terme) paraissent ou s’effacent ; le monde visuel du metteur en scène reste un beau décor visuel mais rien de plus.

La production madrilène vaut pour l’elisabeth de Devia, phénomène vocal pour son âge et aussi pour la duchesse de Nottingham de Silvia Tro Santa Fe non idéale mais comme sa partenaire, stylistiquement juste : leur confrontation au III où le théâtre à l’opéra reprend ses droits,  fait tout le sel de cette captation madrilène;  d’autant que dans la fosse éblouit aussi la vision vivante suggestive engagée d’un excellent belcantiste, Bruno  Campanella : le souci du drame intime propre à Donizetti y trouve une réalisation sensible et finalement cohérente.

 

 

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