DVD. Artaserse de Vinci par Fagioli et Cencic

erato artaserse vinci fagioli cencic dvdDVD. Leonardo Vinci : Artaserse (Fagioli, Cencic, Fasolis, 2012). Rome, 1730. Leonardo Vinci (1690-1730) fait créer son dernier opéra seria Artaserse, livret de Métastase (plutôt conventionnel et… prévisible dans ses successions de récitatifs, aria da capo, sorties traditionnelles…), dans une distribution exclusivement masculine car les femmes étaient interdites de scène lyrique selon les lois papales. Place donc aux scènes héroïques, aux effusions sensuelles avec un nombre impressionnant d’emplois travestis.
Honneurs aux contres ténors (5 au total aux côtés du seul ténor Juan Sancho) à défaut de castrats dans cette récréation moderne (costumes à l’appui, style extravangaza ou Cage aux folles mais avec un accent « baroque » contemporain : la fashion week n’a qu’à se rhabiller!). Sans réelle direction d’acteurs, cette succession de costumes à paillettes et plumes colorées aurait fini par singer un mauvais carnaval carioca (c’est de saison), sauf que la tenue des chanteurs force, elle, l’admiration. La caractérisation de chaque personnalité montre l’essor du chant masculin travesti : jamais les théâtres n’ont pu disposer d’autant de contre ténors aux timbres et techniques aussi diverses que finement trempées. Du pain béni pour les recréations baroques de ce type. Confusion des sexes, vertiges baroques, labyrinthes des identités troubles et fascinantes, l’opéra recréé est autant un festival de voix sublimes que de personnages délirants, déjantés, cocasses. Même s’il paraît peu probable qu’à l’origine, l’ouvrage de Vinci partage cette couleur Drag Queen résolument moderne, la réussite du spectacle ainsi produit s’appuie aussi sur elle : on ne peut en masquer l’impact. L’opéra devenant alors une implosion en kaléidoscope où dans les décors et références scénographiques, l’apparition de perspectives et architectures à l’infini soulignent un spectacle où règne le dérèglement, le mouvement, la transformation continue ; image vivante d’une machinerie qui se dévoile à vue et exprime l’essence du théâtre baroque : la métamorphose. Au centre, tourne la scène de l’action, cependant que les loges dans les côtés restent visibles, dévoilant aux spectateurs, les mutations qui s’opèrent. Hommes devenues femmes, jeu amoureux où le désir est seul moteur, tout est renforcé évidemment par la séduction des voix réunies.
Serviteurs d’une partition virtuose qui redouble et surenchérit les performances vocalisantes, les acteurs du plateau relèvent le défi.

L’opĂ©ra des 5 contre-tĂ©nors : les « super five »

CLIC D'OR macaron 200En Perse antique, dans un dĂ©ballage de costumes et maquillage qui emprunte au film culte « 300 » (d’ailleurs l’action se passe aussi en Perse mais Ă  l’époque du père d’Artaserse, Xersès, quand le grec Leonidas ose dĂ©fier le souverain oriental…), les intrigues en tout genre vont bon train : trahisons et rĂ©conciliations, rĂ©vĂ©lation et secrets, surtout apothĂ©ose finale de la vertu (dans un monde en dĂ©gĂ©nĂ©rescence… c’est toujours d’actualitĂ©). Ici les collants et les plumes remplacent les armures et les Ă©pĂ©es… Les « frères » Ă©prouvĂ©s et Ă©loignĂ©s Artaserse/Arbace que l’action Ă  Ă©pisodes fait rivaux pour le pouvoir, se retrouvent enfin, après moult avatars : chacun Ă©pouse sa promise : Artaserse, Semira; Arbace, Mandane.
Cencic/Fagioli en vedette… Max Emanuel Cencic, l’un des contre tĂ©nors vedette du plateau et instigateur de la production incarne justement une femme trouble et coquette, idĂ©alement fĂ©minine et avisĂ©e : Mandane, soeur d’Artaserse, et amante de son ennemi politique, Arbace. Ce dernier, magistralement dĂ©fendu par celui que l’on nomme Ă  prĂ©sent «  il Bartolo », en rĂ©fĂ©rence Ă  la diva romaine vivaldienne, devenue tragĂ©dienne chez Rossini ou Bellini, – Cecilia Bartoli-, s’impose au sommet de l’affiche : trempĂ© certes, acidulĂ© aussi et magnifiquement virtuose lĂ  encore, douĂ© d’une facilitĂ© expressive d’une musicalitĂ© toujours prĂ©servĂ©e : Franco Fagioli est notre modèle actuel. Sur les traces des castrats qui l’ont prĂ©cĂ©dĂ© dans le rĂ´le (Carestini et Farinelli), le divino argentin excelle dans une vocalitĂ  flexible et acrobatique, d’une sincĂ©ritĂ© souvent inouĂŻe (magnifique air Ă  la fin du I : Vo solcando un mar cruel).

artaserse vinci cencic jaroussky fagioliAux côtés de Cencic et Fagioli, saluons aussi le piquant (bien que plus neutre) de Philippe Jaroussky (Artaserse) qui étrangement paraît nettement moins abouti et surtout moins nuancé que ses partenaires (à part l’élégie langoureuse en pâmoison : que lui reste-t-il?), le tranchant Yuriy Mynenko (Mégabise) s’illustre remarquablement, et surtout Valer Barna Sabadus (Semira) -à la féminité avouons-le envoûtante, enrichissent une galerie de hautes personnalités vocalement totalement fascinante.
Dans la fosse, Diego Fasolis et les instrumentistes du Concerto Köln redoublent eux aussi d’élégance nerveuse, de mille séductions de timbres et d’accents : un défilé acrobatiques et chamarré qui s’inscrit durablement dans notre imaginaire. L’esthétique vocale et instrumentale de cette production plus que cohérente parvient à sublimer l’écriture rien que démonstrative de Leonardo Vinci, champion de l’opéra napolitain. Superbe production dont le DVD restitue la réussite, l’éclat, la tension.

Leonardo Vinci : Artaserse, 1730. Philippe Jaroussky (Artaserse), Max Emanuel Cencic (Mandane), Franco Fagioli (Arbace), Valer Barna-Sabadus (Semira), Yuriy Mynenko (Megabise), Juan Sancho (Artabano). Concerto Köln, Coro della Radiotelevisione Svizzera. Diego Fasolis, direction. Silviu Purcarete, mise en scène. Filmé en novembre 2012 à Nancy. 1 dvd Erato. Réf.: 0825646323234. 3h10mn.

agenda

La production d’Artaserse de Leonardo Vinci est Ă  l’affiche de l’OpĂ©ra royal de Versailles, les 19, 21, 23 mars 2014, 20h. La distribution est identique Ă  celle du dvd sauf Philippe Jaroussky absent, remplacĂ© dans le rĂ´le d’Artaserse par Vince Yi.