Compte rendu, festival. Cuenca (Espagne, Castilla La Mancha). Le 19 avril 2014. Rameau: Grands Motets. Orchestre et choeur Les Siècles. Maria Bayo, Véronique Bourin, Erwin Aros, Arnaud Richard… Bruno Procopio, direction.

cuenca-2014-bandeau-logo-53-semana-580Les grands motets de Jean-Philippe Rameau sont l’équivalent pour le XVIIIè des Vêpres de Monteverdi au XVIIè : une œuvre personnelle révélant les possibilités les plus invraisemblables de son auteur (génial) et aussi dans sa démesure expérimentale, un sommet offert à l’histoire de la musique sacrée baroque (où a t on vu précédemment une telle liberté dans les formes et les combinaisons vocales comme chorales en France à cette époque ?). En traitant un genre marqué par l’esprit Grand Siècle et Versaillais, illustré avant lui par Lully, Dumont, Delalande, Rameau s’empare donc très tôt d’un rituel royal ambitieux dont il fait par sa trempe et sa fougue, un laboratoire d’idées et d’effets inédits. Mondonville après lui s’en souviendra créant après lui, d’autres grands motets d’un souffle souverain eux aussi… Il reste incroyable cependant que leur genèse soit mystérieuse: pour quel mécène, à quelle occasion les Motets furent-ils composés et créés ? Où et à quelles dates précises ? Nul ne le saura jamais sans doute. Datés avant l’installation de Rameau à Paris (1722), et donc avant sa carrière fulgurante comme compositeur d’opéras à la cour de Louis XV, les Grands Motets concentrent cette furie inventive propre au créateur, alors tâcheron dans plusieurs églises et cathédrales de France : Rameau excelle apparemment comme organiste doué, au talent improvisateur reconnu (à Dijon, Lyon, Clermont-Ferrand…). Comme le peintre Nicolas Poussin à Rome démontre une manière de frénésie imaginative qui révolutionne la peinture académique néoclassique du XVIIème (avec cette sensibilité si particulière à la couleur et à la nature), Rameau réalise ici dans les 3 motets concernés, un manifeste de ses possibilités les plus audacieuses pour l’orchestre, les solistes, le chœur. Rien n’égale dans ce corpus écrit avant les opéras, l’ampleur de vue, le dramatisme lyrique et exacerbé, l’invention formelle associant duos, trios, quatuor, solistes et choeur, relief instrumental (en particulier l’harmonie des bois : flûtes, hautbois, bassons…). L’invention et le raffinement défendu par Rameau reste saisissant en innovation et en trouvailles irrésistibles. C’est peu dire que les Grands Motets confirment le génie architectural de Rameau, son œuvre de théoricien, son immense sensibilité dramatique, sa sensibilité de poète du sentiment ici au service de la ferveur. Ici, la théâtralité, le spectaculaire, l’ivresse tendre et la sensualité italienne s’y développent avec un sens du raffinement, de la grandeur, absolument inouï.

 

 

Rameau restout XVIII gravureAutant dire que le cycle est l’un des plus complexes à réaliser. Si les deux premiers joués ce soir sont les plus anciens (Deus noster refugium et Quam dilecta, probablement écrits à Lyon dans les années 1713-1715), In convertendo, le plus magistral du triptyque pour nous, et repris au Concert Spirituel en 1751, en reste la pièce maîtresse, tant par l’inspiration musicale que l’ambition de sa structure (en particulier le choeur final, à la fois redoutable et spectaculaire). Il serait le volet central et principal d’un triptyque déjà grandiose par son agencement général.

 

 

Fureurs du Rameau prélyrique

En trop peu de temps de répétition, le chef francobrésilien Bruno Procopio assure l’un des concerts les plus convaincants du festival de Cuenca 2014. Il réunit ici l’orchestre français sur instruments anciens, Les Siècles, en effectif resserré (soit moins de 15 instrumentistes), auxquels il a choisi le concours du violoniste Patrick Bismuth (premier violon) avec lequel il a enregistré une version récente des Pièces de clavecin en concerts (1 cd Paraty).

 

 

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Le jeune maestro confirme ses affinités avec la verve, la majesté, l’immense invention d’un Rameau ici particulièrement loquace et éloquent, raffiné et flamboyant. Articuler le texte latin, en exprimer l’ampleur dramatique, la finesse des accents tendres (solistes) ou fulgurants, réussir la combinaison entre instruments (surtout les bois somptueusement insolents : saluons les musiciens des Siècles ici, autres vedettes du concert), choeur, chanteurs solistes (associés en duos, trios, quatuors) est un défi permanent, d’autant que le compositeur ne laisse jamais le prévisible s’installer : il ose tout, surprend, redouble d’images expressives, de contrastes saisissants. Les solistes conviés honorent tous l’éclat et la profondeur de partitions saisissantes : le choix de Maria Bayo, diva ibérique célébrissime en Espagne et qui fait l’événement de cette soirée à Cuenca, – hier subtile et incandescente Calisto (dans l’opéra éponyme de Cavalli sous la direction de René Jacobs, en une production lyrique signée Wernicke, devenue à juste titre légendaire) assume de son côté, toute l’ivresse lyrique de ses parties de soprano coloratoure avec son tempérament propre, un timbre charnel immédiatement repérable, des aigus non forcés puissants qui de facto réalise totalement cette présence de … l’opéra à l’église.
Les autres solistes sont solides et plutôt bien chantants : Arnaud Richard affirme sa noblesse grave de baryton-basse aguerri ; Véronique Bourin, en seconde soprano, excelle en une implication justement dosée ; le ténor ou haute-contre chilien Erwin Aros confirme sa flexibilité tendre à l’élocution soignée (aboutissement de ses années de formation au sein du CMBV Centre de musique baroque de Versailles) dans les airs qui demeurent les plus beaux et les plus élégants du cycle.

 

 

maria-bayo-cuenca-2014-Rameau-procopioAu clavecin ou debout pour diriger les pages chorales, le chef Bruno Procopio récidive son aisance musclée, alliant précision et fougue après un précédent Rameau réalisé à Caracas avec l’Orchestre Simon Bolivar (mais sur instruments modernes : ” Rameau in Caracas ” pages symphoniques tirées des opéras et ballets de Rameau, 1 cd Paraty). Le geste est sûr, d’une efficacité au rythme soutenu, parfois trop rapide à notre goût, précipitant ainsi le détail, minimisant le souffle et la détente intériorisée… au profit de l’énergie la plus conquérante. Mais c’est bien un Rameau fougueux et même furieusement novateur ici qui s’exprime dans toute sa liberté, son originalité, un tempérament irrésistible qui préfigure déjà toutes ses réussites à l’opéra. Impétueux, vif, solaire, le jeune maestro frappe un grand coup à Cuenca : son concert est particulièrement applaudi par le public ibérique, heureux de (re)découvrir la vitalité éblouissante du Rameau le plus inventif, le plus prometteur, le plus jubilatoire. De sorte que ce concert à Cuenca, est un superbe jalon de l’année Rameau 2014.

 

 

bruno-cuenca-les-siecles-bruno-procopio-Rameau-grands-motetsCuenca (Espagne, Castilla La Mancha). Le 19 avril 2014. Rameau: Grands Motets. Orchestre et choeur Les Siècles. Maria Bayo, Véronique Bourin, Erwin Aros, Arnaud Richard… Bruno Procopio, direction.

Illustrations : © S.Torralba pour la SMR Cuenca 2014

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