CRITIQUE opéra. TOULOUSE. Théâtre du Capitole, le 19 Novembre 2021. A. BERG. WOZZECK. S. DEGOUT. S. KOCH. L. HUSSAIN / M.FAU.

CRITIQUE opéra. TOULOUSE. Théâtre du Capitole, le 19 Novembre 2021. A. BERG. WOZZECK. S. DEGOUT. S. KOCH. L. HUSSAIN / M.FAU – Cette nouvelle production capitoline met en valeur toutes les qualités maison. La qualité du travail en amont permet un approfondissement de la production qui accède à une cohérence et à une perfection qui laissent le public sans voix entre les actes, pour exploser au final. Les maîtres d’œuvre, Michel Fau et Leo Hussain, main dans la main guident les artistes de la production vers la lumière d’une interprétation particulièrement aboutie. Le parti pris de Michel Fau est génial. Il ose saisir le chef d’œuvre de modernité de Berg pour l’ouvrir vers l’onirique. Toute l’histoire tragique du soldat Wozzeck est vécue par l’enfant qu’il a eu avec Marie. En insistant ainsi sur ses douleurs, le tragique un peu abstrait de cet opéra de la noirceur de l’âme humaine, devient plus proche de nous et la plus grande compassion nous saisit souvent. Le décor magnifique en sa fausse naïveté est d’une intelligence remarquable. La misère de la chambre de l’enfant est terrible, ses peurs d’enfants premières ne sont que bien menues à coté de toutes les atrocités auxquelles il va devoir assister de force.

 

 

 

Wozzeck au Capitole
SPLENDEURE VOCALE, MUSICALE ET SCÉNIQUE !

 

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 Le médecin et Wozzeck en figures diaboliques, hallucinées (DR)

 

 

 

 

En mettant ainsi le focus sur les effets sur un enfant innocent des persécutions dont son père est victime et des douleurs de sa mère, tout nous est plus proche et plus insupportable encore. Comme dans les rêves se sont les images qui prennent tant de place ; l’utilisation de costumes beaux et colorés permet des tableaux de grande émotion. Les personnages sont comme des images d’Épinal avec des attitudes proches de marionnettes. Le jeu des acteurs est remarquable, très précis, maîtrisé. Le jeu de l’enfant, est particulièrement touchant et entendre enfin sa délicate voix à la toute fin de l’opéra nous rappelle qu’il a été muet tout du long et pourtant si expressif. Dimitri Doré est un jeune acteur remarquable.

Le Wozzeck de Stéphane Degout est une prise de rôle très aboutie. La cohérence vocale et physique est totale. La beauté de la voix fait irradier l’humanité et la gestuelle si artificielle illustre la douleur interne de sa folie. Le jeu de l’acteur est si accompli qu’il arrive à illustrer le fond de la pathologie schizophrénique dont souffre notre héros. Il vit deux émotions contradictoires en même temps ; son sourire désespéré et heureux avant de tuer celle qu’il aime tant, est absolument renversant. Le résultat est tout à fait bouleversant. Quel artiste complet ! Marie, sa bien-aimée qui lui est ravie avec tant de perfidie, est sur le même registre de perfection vocale. Sophie Koch également fait une prise de rôle tout à fait remarquable. Poupée, femme enfant, mère tendre, âme trop confiante, Marie est vue par les yeux de son enfant : maman est la plus belle. La tragédie de son destin n’en ressort qu’avec davantage de force. Son jeu met en évidence la force de vie qui anime le personnage. Tout en lui demandant ce jeu de marionnette qui la laisse désarticulée lorsqu’elle est abandonnée sur le lit (de son fils) par la Tambour major après son trivial exploit sexuel et par Wozzeck qui lui donne la mort dans un sourire. La voix de Sophie Koch est d’une splendeur totale.

 

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Les persécuteurs pervers qui démolissent ce couple sont traités avec la même fausse naïveté d’image d’Épinal. Le tambour-Major est beau comme un soldat de plomb, ivre de sa puissance virile. Nikolai Schukofff donne à ce rôle bien court une puissance folle avec sa voix de stentor et son jeu brutal. Le Capitaine de Wolfgang Ablinger-Sperrhake est beau comme un sou neuf, vain comme une image de papier glacé et personnifie la suffisance narcissique dévastatrice. Sa voix est admirablement conduite dans cette tessiture impossible. Il est un personnage délicatement odieux. Mais la violence et la perversion du médecin sont bien plus angoissantes encore avec un jeu qui révèle sa folie irrécupérable. La composition de Falk Struckmann est un tout, absolument parfait et ce personnage est carrément terrifiant. Thomas Bettinger en Andres a une belle voix qui convient bien à sa véritable sympathie pour Wozzeck. Anaïk Morel en Margret est un véritable luxe. Belle poupée avec une voix qui mérite un bien plus grand rôle pour pouvoir l’apprécier vraiment.
Les costumes de David Belugou sont de toute beauté et prennent bien la lumière, illuminant toute la scène. Les lumières et tout particulièrement les ombres dans leur dimension cauchemardesque si importante, sont magistrales de précision et d’efficacité. Joël Fabing réalise un éminent travail à la précision parfaite. Les chœurs et la Maîtrise sont impeccables dans leurs courtes mais décisives interventions dans des costumes somptueux. Le reste de la distribution tient bien ses parties on ne peut que féliciter l’engagement généreux de Mathieu Toulouse et Guillaume Andrieux en ouvriers et Kristofer Lundin en idiot.

L’autre personnage principal de cet opéra est l’orchestre, un Orchestre du Capitole en forme somptueuse. On sait que Berg demande beaucoup de concentration, la grande complexité de la partition est bien connue. Avec les musiciens toulousains, la beauté sonore de chaque instant illumine la partition. La direction de Leo Hussain semble à la fois obtenir la plus grande précision, toute en agrégeant les éléments si composites de la partition dans une avancée terrible. Le drame avance inexorable, et chaque élément est d’une précision parfaite. Il est bien rare d’entendre Berg si clairement sur tous les plans. Voilà un chef majeur dans un répertoire difficile.

 

 

 

Au total cette production est d’une cohérence parfaite et permet d’ouvrir ce chef d’œuvre noir sous une lumière tragique avec une audace enrichissante et une vocalité plus développée que l’habitude qui privilégie le sprechgesang. Le parti pris de Michel Fau est magistral, il a su fédérer tout son plateau (de premier plan) et la fosse (musiciens suprêmes). Si une partie du public a pu sembler inquiète par la difficulté de l’ouvrage, cette production démontre que Wozzeck est un vrai opéra.

 
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CRITIQUE, opéra. TOULOUSE, Théâtre du Capitole, le 19 novembre 2021. Alban BERG (1885-1935) : Wozzeck. Opéra en trois actes sur un livret du compositeur d’après la pièce de Georg Büchner. Mise en scène : Michel Fau ; Décors : Emmanuel Charles ; Costumes : David Belugou ; Lumière : Joël Fabing ; Distribution : Wozzeck, Stéphane Degout ; Marie, Sophie Koch ; Le Tambour-Major, Nikolai Schukoff ; Andres, Thomas Bettinger ; Le Capitaine, Wolfgang Ablinger-Sperrhacke ; Le Médecin, Falk Struckmann ; Premier Ouvrier, Mathieu Toulouse ; Deuxième Ouvrier, Guillaume Andrieux ; Un idiot, Kristofer Lundin ; Margret, Anaïk Morel ; L’Enfant de Marie, Dimitri Doré ; Orchestre national du Capitole ; Chœur et Maitrise du Capitole (chef de chœur, Gabriel Bourgoin) ; Direction musicale : Leo Hussain.

Crédit photo : Mirco Magliocca

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