CRITIQUE, opéra. STRASBOURG, Opéra National du Rhin, le 15 septembre 2021. HANS ABRAHAMSEN : La Reine des neiges. Robert Houssart / James Bonas.

reinedesneigesCRITIQUE, opéra. STRASBOURG, Opéra National du Rhin, le 15 septembre 2021. HANS ABRAHAMSEN : La Reine des neiges. Robert Houssart / James Bonas. Ouverture de la saison lyrique 2021-2022 à l’Opéra National du Rhin avec la création française de l’opéra « La Reine des neiges » du compositeur danois Hans Abrahamsen. Un bijou lyrique étincelant de beauté, heureux mélange de profondeur sentimentale et de sophistication artistique… Une création-contemporaine multitudinaire qui mérite d’être découverte et expérimentée. Le chef Robert Houssart dirige magistralement un Orchestre philharmonique de Strasbourg épatant et le duo de l’illustrateur Grégoire Pont et du metteur en scène James Bonas propose une production intelligente et économe, surtout poétique qui englobe sans défaut tous les éléments de l’opus. Inoubliable !

REINE DES NEIGES
L’opéra contemporain, mélange de science et de beauté

Le livret du compositeur et du dramaturge Henrik Engelbrecht s’inspire du conte éponyme d’Andersen. Pour ce premier opéra, ils ont créé une narration qui raconte les aventures de deux jeunes gens, Gerda et son meilleur ami Kay. La première part à la recherche du dernier, enlevé par la Reine des neiges après avoir été blessé par les éclats d’un miroir maléfique qui ont assombri sa vue, refroidi son cœur. Après moult rencontres et périples, Gerda arrive au palais de glace de la Reine, au-delà du cercle polaire, et fait fondre de ses larmes le cœur glacé de Kay, vaporisant ainsi les éclats du miroir. Ils regagnent la ville et constatent le temps passé, mais gardent un cœur d’enfant pour l’éternité.

Créé en 2019 en danois à l’Opéra Royal du Danemark, puis dans une version en langue anglaise d’Amanda Holden à Munich, la Reine des Neiges de cette rentrée lyrique strasbourgeoise est en anglais mais avec une nouvelle, et troisième, mise en scène. Le spectacle conçu par Grégoire Pont et James Bonas s’accorde merveilleusement à la poésie d’Abrahamsen, tout en s’adaptant aux contraintes particulières de la réalisation, dont l’orchestre sur scène et non dans la fosse, en raison du grand nombre d’instrumentistes requis par la partition. Pour se faire, ils ont utilisé des techniques pointues d’animation vidéo. Ainsi, le dispositif scénique consiste en un rideau transparent de chaînes spéciales sur lequel sont projetés des images, ce qui permet d’illustrer des tableaux et de créer une sensation supplémentaire de profondeur, puisque ce rideau est pénétrable et son utilisation est le moins cosmétique possible, c’est à dire, il est intégré à l’action au maximum. L’effet est très souvent étonnant, et bien que spectaculaire, il y est surtout question de sensation, en relation directe et harmonieuse avec celles transmises par la musique et les émotions exprimées par le livret. Les créations vidéo de Grégoire Pont presque toutes autour de la neige, sont d’une beauté remarquable, rehaussée par les costumes fabuleux de Thibault Vancraenbroeck et les lumières de Christophe Chaupin.

Kaléidoscope musical mais pas que…

La musique, elle, impressionne comme les flocons de neige peuvent impressionner. Comme le temps qu’elle prétend représenter, elle a la qualité de l’impermanence, malgré les moments répétitifs qui ont une fonction narrative cependant. L’écriture est d’une grande complexité malgré son apparente simplicité. Le mot-clé est l’efficacité. Bien évidemment l’orchestre interprète mille et une variations sur le thème du bruit de la neige qui tombe dans la partition, et pour le plus grand bonheur des auditeurs, mais l’écriture est excellente bien au-delà de cet aspect, très intéressant et réussi pourtant, de la mise en musique de la neige et de l’hiver. Quand au premier acte « les roses poussent dans la vallée », se déploie l’une des musiques les plus oniriques et sublimes de l’opéra, voire de l’opéra contemporain tout court. Dans la scène suivante, la Reine des Neiges fait son entrée sur une musique vitreuse, extrêmement anxiogène, anxieuse. Tout l’opéra est fait de dualités, de contrastes, des dynamiques cachées intéressantes aux effets saisissants, parfois surprenants. Une musique flocon de neige ; le bel objet cachent des symétries, des chiffres, des mystères. Les musiciens de l’Orchestre philharmonique de Strasbourg sont à la hauteur de la mission, le chef Robert Houssart implacable dans l’attaque, tout l’ensemble impeccable dans l’exécution.

Les chanteurs, dont l’immense majorité fait ses débuts -heureux- à l’Opéra National du Rhin, sont excellents ! Le duo protagoniste de Gerda et Kay est parfaitement joué par la soprano Lauren Snouffer et la mezzo-soprano Rachael Wilson respectivement. La soprano Lauren Snouffer campe une prestation à la fois touchante et pleine de brio, avec des changements rythmiques et de registres importants qu’elle réussit dignement. Rachael Wilson dans le rôle de Kay est bouleversante par son jeu intense, elle paraît entièrement habitée par les sentiments du personnage, tout en restant mystérieuse, froide comme il le faut. Superbe caractérisation.

C’est le cas également de la contralto Helena Rasker, qui a impressionné l’auditoire dès le début de la représentation en Grand-mère par la force expressive de son chant, une qualité qu’elle garde lors de ses passages en Vieille Dame et en Finnoise. La basse David Leigh est un cas particulier, comme Rasker, il interprète plusieurs rôles secondaires, de la même façon chacun de ses passages fait de l’effet. A la voix saine, au large gosier, il est troublant en Reine des Neiges, avec ses graves frémissantes et sa musculature d’acier. Ses graves paraissent encore plus graves et englobantes en Renne, et il montre encore du dynamisme vocal en Horloge. Excellente prestation générale des rôles secondaires, remarquons la jeune soprano membre de l’Opéra Studio, Floriane Derthe en Princesse. Remarquable est aussi la performance du chœur de l’opéra, sous la direction d’Alessandro Zuppardo. Les chœurs dans l’œuvre font penser à la musique chorale de Ligeti et sont d’un grand dynamisme, notamment les fleurs du 2e acte, dans leur sublime chanson des fleurs, charmante à souhait.

L’Ouverture de saison à l’Opéra National du Rhin éblouit ainsi avec la création française d’un opéra contemporain de la plus grande qualité, avec des équipes idéalement accordées, au service de l’art et de la beauté ! A l’affiche à Strasbourg les 15, 17, 19 et 21 septembre, ainsi qu’à Mulhouse les 1er et 3 octobre 2021.

CRITIQUE, opéra. STRASBOURG, Opéra National du Rhin, le 15 septembre 2021. HANS ABRAHAMSEN : La Reine des neiges. Lauren Snouffer, Rachael Wilson, Helena Rasker, David Leigh… Orchestre Philharmonique de Strasbourg, chœur de l’opéra. Robert Houssart, direction. Alessandro Zuppardo, chef de choeur. James Bonas, mise en scène. Grégoire Pont, vidéo et animations.

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