CRITIQUE, opéra. PARIS, TCE, le 9 oct 2021. DEBUSSY : Pelléas et Mélisande. Vanina Santoni, Stanislas de Barbeyrac, Simon Keenlyside, Chloé Briot, Jean Teitgen. Les Siècles. F-X Roth / Eric Ruf

debussy-portrait-dossier-centenaire-2018CRITIQUE, opéra. PARIS, TCE, le 9 oct 2021. DEBUSSY : Pelléas et Mélisande. Vanina Santoni, Stanislas de Barbeyrac, Simon Keenlyside, Chloé Briot, Jean Teitgen. Les Siècles. F-X Roth, direction. Eric Ruf, mise en scène. 

Retour à la maison des Pelléas et Mélisande 2017, signée Éric Ruf. Le chef François-Xavier Roth dirige ses Siècles sur instruments d’époque en grande forme et une distribution des solistes étonnante, sublimant l’ambiguïté formelle qui caractérise l’œuvre. Le ténor Stanislas de Barbeyrac interprète le rôle-titre et la soprano colorature Patricia Petibon, annoncée « éprise d’allergie » avant la représentation, est remplacée au pied levé par la soprano Vannina Santoni, enceinte de 8 mois, chantant Mélisande depuis un pupitre sur scène, côté jardin.

Du tout noir au tout vert…
« La joie, on n’en a pas tous les jours »

Pelléas et Mélisande, seul opéra achevé de Claude Debussy et son chef-d’œuvre absolu, est une œuvre iconique à maints regards. Influencé par Verlaine et le cercle de Mallarmé, Debussy trouve quelque part dans la pièce symboliste éponyme de Maeterlinck une réponse à ses questionnements sur l’opéra et l’art lyrique en général. Peu d’action et beaucoup de descriptions font de la pièce une véritable rareté ; il s’agît de l’œuvre où les principes de l’impressionnisme sont exprimés de la façon la plus claire. Ici, Golaud, prince d’Allemonde, perdu dans une forêt, retrouve une fille belle et étrange, Mélisande, qu’il épouse. Elle tombe amoureuse de son beau-frère Pelléas. Golaud finit par tuer son frère et battre Mélisande, la poussant à la mort et à la naissance prématurée d’une petite fille… Éric Ruf situe « l’action » dans un décor unique ingénieux, une mare. Il évoque dans le programme une particularité des paysages bretons, et leurs petits ports, magnifiques à marée haute, déroutants à marée basse. Cela passe, du tout noir au tout vert.

Bien que le metteur en scène dise ne pas savoir ce qu’est le symbolisme, il utilise quelques éléments chargés de symbolique ; l’eau d’abord, mais aussi les filets marins. Par contre il refuse l’épée, mais impose quand même à Golaud d’égorger Pelléas sur scène… Un fil conducteur référentiel fait paraître les figures des trois parques qui apparaissent très souvent sur scène (parfois représentant des êtres évoqués dans le livret, comme les servantes, parfois non). La production reste visuellement saisissante dans les décors du metteur en scène, les costumes fabuleux de Christian Lacroix et les belles lumières de Bertrand Couderc.
La performance des solistes, malgré la venue salutaire de Vannina Santoni, est souvent ambivalente. Elle chante le rôle aisément pendant que la Petibon mime sur scène, ma non tanto. Stanislas de Barbeyrac est rayonnant dans son chant et paraît très en forme et vocale et théâtralement. Le Golaud de Simon Keenlyside est toute intensité dramatique, s’il prend un certain temps à être à l’aise il finit par camper le rôle avec brio. La Géneviève de la contralto Lucile Richardot a une superbe présence scénique, mais nous regrettons que son chant peine à dépasser l’orchestre quand il joue fort. Heureusement, l’Arkel de la basse Jean Teitgen comme l’Yniold de la soprano Chloé Briot sont excellents. Cette dernière offre au public une des plus touchantes interprétations du personnage, impeccable et implacable au niveau vocal, entièrement crédible dans sa caractérisation scénique de l’enfant, et ce pendant qu’elle grimpe, saute, joue dans l’eau. Un exploit bien heureux. La courte intervention du baryton-basse Thibault de Damas en Médecin est sans défaut, comme celle du chœur Unikanti également.
Plus que jamais, le bijou est dans la fosse (exception faite pour le remarquable Yniold). Les cordes de l’orchestre Les Siècles impressionnent dès les premières mesures et se montrent d’une grande dynamique et expressivité au cours des interludes orchestraux. Malgré quelques problèmes d’équilibre entre la scène et l’orchestre ponctuellement, ce dernier est un protagoniste à part entière, si ce n’est le protagoniste caché de la partition. Le chef dirige ses instrumentistes avec une précision remarquable qui outre les cordes, favorise les bois et les percussions, ensorcelants et menaçants à souhait.

Si la première est accidentée par le trouble d’une protagoniste indisposée, avec tout ce que cela a impliqué, la production mérite le déplacement : vous vous baignerez dans la musique sublime, indescriptible, impressionnante et impressionniste de Debussy, dignement interprétée. A l’affiche au Théâtre des Champs-Élysées du 9 au 15 octobre 2021. Photos : © Vincent Pontet.

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