CRITIQUE, opéra. Paris, Opéra Bastille, le 7 oct 2021. WAGNER : Le vaisseau fantôme. Konieczny, Merbeth… Hannu Lintu / Willy Decker

WAGNER : le Ring Jordan sur France MusiqueCRITIQUE, opéra. Paris, Opéra Bastille, le 7 oct 2021. WAGNER : Le vaisseau fantôme. Konieczny, Merbeth… Hannu Lintu / Willy Decker – Retour de l’iconique Vaisseau fantôme signé Willy Decker. Un fabuleux trio de chanteurs wagnériens interprète les rôles principaux, sous la direction d’un Hannu Lintu dans la meilleure des formes. Un magnifique spectacle présenté sans entracte avec la musique la plus italianisante des opéras de la maturité du compositeur allemand.

 

 

Reprise réussie de la production déjà vue de Willy Decker, grâce à une distribution convaincante

Rédemption par la femme…

 
 

 
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Le livret de l’opéra est le premier de la plume de Wagner. Il raconte une version de l’histoire du capitaine hollandais condamné à voguer éternellement sur les mers pour avoir osé défier le diable. Il peut être sauvé uniquement par une femme qui lui jure une fidélité éternelle… Cette légende du Hollandais volant, puisée chez Heine, existait déjà depuis le 15e siècle dans les traditions des peuples marins de l’Europe septentrionale, probable transposition du mythe du Juif errant, lui-même dérivé de … l’Odyssée d’Homer. L’idée était certainement déjà en gestation pendant le séjour de Wagner à Riga, où il était harcelé par ses créanciers. Pour échapper à la prison, il doit s’enfuir de cette ville en voilier, et la traversée mouvementée entre Riga et l’Angleterre s’est faite sur une mer, évidemment, démontée… De grands thèmes wagnériens sont ici déjà présents. La malédiction, la rédemption, le désir de mort comme unique certitude sont des thèmes récurrents dans toute son œuvre ultérieure, de Tristan à Parsifal. Apparaît également pour la première fois une esquisse de l’éventuel leitmotiv wagnérien.

La mise en scène élégante et sobre de Willy Decker est pleine de mérite dans le sens où elle rend plus légère (et digérable) l’histoire du livret (au romantisme pathétique suranné). S’il était très à la mode, aux scènes lyriques du 19è, de voir et revoir des hommes et des femmes, mais surtout des femmes, en vérité, mourir d’amour, ou par amour, ou pour l’amour, le public du 21è paraît trouver absurde, encore plus que choquante, l’idée qu’il faille trouver une femme fidèle pour obtenir un repos éternel : la mort. Les fous rires dans la salle aux moments les plus épineux du livret, avec ces costumes et décors sublimes et bien sérieux de la production (signés Wolfgang Gussmann) est une vision heureuse contrastant fortement avec les visions affreuses des personnages sur scène. Wagner léger et stylisé, malgré lui. Bien évidemment, le mérite est aussi dans la lecture bourgeoise et psychologique du texte. Comme dans la plupart des opéras du compositeur, il y a très peu d’action scénique, donc l’agitation de la mer, naturaliste et réelle dans l’orchestre, trouve son penchant dans les esprits, plus que dans la geste des personnages. Il ne se passe rien sur scène mais ils sont bien agités mentalement.

La distribution orbite autour de celle du baryton-basse Tomas Konieczny dans le rôle principal du hollandais volant. Il est complètement magnétique dans sa caractérisation musicale. Sa voix remplit facilement l’immensité de la salle et nous sommes saisis, troublés même, par la force de l’instrument et la justesse de l’attaque. Une révélation ! Alléchante est également la performance de la basse Gunther Groissböck dans le rôle de Daland, du début à la fin. Le duo de ces deux chanteurs dans la 3e scène du premier acte est d’ailleurs un moment d’une grande beauté musicale, sur scène et dans la fosse ! Senta, la fille de Daland, qui choisit de mourir pour que le fantôme… meure, est interprétée par la soprano Ricarda Merbeth. Une performance progressive en ce qui la concerne. Sa célèbre et redoutable ballade du deuxième acte est frappante par l’intensité tragique déjà, mais c’est lors du duo final qu’elle se montre prima donna assoluta avec une maîtrise géniale de la voix. L’Erik du ténor Michael Weinius a un joli timbre solaire appréciable, et nous apprécions autant les courtes interventions du ténor Thomas Atkins (le timonier). La mezzo-soprano Agnes Wierko (débuts à l’Opéra de Paris) est celle qui semble avoir le plus de difficulté à traverser la fosse… Les chœurs de l’Opéra sous la direction de Ching-Lien Wu sont fabuleux, même si paraissent plus en forme les femmes que les hommes, notamment avec le superbe chœur des jeunes filles au II, à l’exécution irréprochable.

Que dire donc de l’autre protagoniste de l’œuvre, l’orchestre ? D’abord, félicitations au capitaine du bateau, le chef Hannu Lintu, qui transporte avec sa direction engagée éclairant davantage ce paradoxe chez Wagner où c’est toujours la musique, instrumentale avant tout, qui nous emporte par sa puissance et qui donne aux personnages leur signification. Subjugués, conquis, ensorcelés, nous devenons par l’orchestre, dès la tempête initiale de la célèbre ouverture jusqu’à la mort finale, jusqu’au silence… lequel a peu duré tellement l’auditoire était heureux à la fin de la représentation, baignant la salle et les artistes d’applaudissements et de bravos, mérités.

CRITIQUE, opéra. Paris, Opéra Bastille, le 7 oct 2021. WAGNER : Le vaisseau fantôme. Tomas Konieczny, Günther Groissböck, Ricarda Merbeth… Chœur et orchestre de l’opéra. Hannu Lintu, direction. Willy Decker, mise en scène.
A l’affiche à l’Opéra Bastille les 12, 17, 22, 25, 28 et 31 octobre, ainsi que les 3 et 6 novembre 2021.

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