CRITIQUE, opéra. LILLE, Opéra, ven 3 déc 2021. PURCELL : Dido & Eneas. Compagnie PEEPING TOM. Le Concert d’Astrée, E Haim.

CRITIQUE, opéra. LILLE, Opéra, ven 3 déc 2021. PURCELL : Dido & Eneas. Compagnie PEEPING TOM. Le Concert d’Astrée, E Haim. Cette production n’est pas un opéra, mais un spectacle théâtral dansé d’après Dido & Eneas de Purcell. Il serait bon que les producteurs aient l’honnêteté de préciser les choses. Ainsi élucidée la proposition est plus que captivante sur le plan strictement scénographique.
Saluons ce qui époustoufle ici, la formidable performance des danseurs acteurs de la troupe belge Peeping Tom ; chacun, solistes ou en groupe, expriment sur scène tout ce que la musique originelle n’a pas le temps de développer : le désarroi, la déchéance, la solitude tragique des héros du mythe purcellien.
D’autant qu’Henry Purcell, à la fin des années 1680, créateur au XVIIe de l’opéra anglais (sa Dido est créée en 1689), n’aime pas se répandre : en [trop] courte séquences musicales mais capable de somptueux tableaux lyriques (l’imprécation infernale de la Magicienne démoniaque au II / le lamento de Didon abandonnée qui referme l’action), Purcell, génie fauché trop tôt, l’équivalent de Shakespeare mais en musique, cisèle une écriture passionnelle plutôt économe, resserrée, fulgurante.

 

 

 

Théâtre délirant, surréaliste à l’Opéra de Lille

DIDON révisitée par la Compagnie Peeping Tom

CRIER, RENONCER, MOURIR

 

 

 

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Sur les planches l’imaginaire généreusement visuel, plutôt suractif dès le démarrage de la pièce, entre loufoque, surréalisme, délire exacerbé, expressionnisme trash, traduit à la façon du peintre Jérôme Bosch la grande tragédie des corps humains : beaucoup d’actions simultanées, croisées, certaines déjantée, parfois drôles, souvent déconcertantes… ; le cadre est celui du songe fantastique, davantage cauchemar que rêve.
Le théâtre vomit du sable jusqu’à ensevelir la vieille femme qui délirante, résiste contre l’inéluctable. Toute l’action raconte cette expérience du renoncement, de la mort, de l’anéantissement. Soit en 3 mots : crier, renoncer, mourir.
En cela le dernier tableau est le plus poignant, digne (dans sa force épurée) d’un tableau de Rembrandt, quand la vieille dame, nue, se couche pour expirer dans son salon devenu tombeau.
Auparavant, l’apparition d’Énée, lui aussi nu comme un vers, hurlant sa douleur (d’avoir perdu son fils) est spectaculaire mais l’image aurait gagné une puissance décuplée en étant moins…. longue et bavarde. Tentation des hommes de théâtre de surligner ce qui peut être suggéré.

 

 

 

https://www.opera-lille.fr/fr/saison-21-22/bdd/cat/opera/sid/100040_didon-et-enee

 

 

 

Dans cette arène hallucinée, entre violence et folie, se distingue la noblesse du baryton Jacques Imbrailo (Énée), comme l’endurance de la soprano Marie-Claude Chappuis, voix solide qui chante dans cette version hors normes le rôle de Didon et aussi de la Magicienne, soit les deux ennemies déclarées selon le livret originel de Nahum Tate. Belinda et sorcière II, Emöke Barath ne semble pas à son aise (la voix est petite, courte, pas assez onctueuse), idem pour la sorcière I de Marie Lys, souvent tendue malgré une réelle agilité.

En fosse, Le Concert d’Astrée relève le défi de jouer Purcell enrichi d’autres auteurs dont plusieurs épisodes contemporain (musiques additionnelles écrites et dirigées par Atsushi Sakaï), expérience heureuse où les cordes en boyau produisent les sons d’aujourd’hui.
Evacuons les réserves de cette production : l’éclatement de la parution de Purcell, discontinue, fragmentée… qui est finalement réduite à servir de prétexte au délire scénique.
Le flux musical originel s’en trouve interrompu et la conception dramatique de Purcell et son librettiste, dénaturée. Musicalement, on regrette parfois le manque de souffle, la sécheresse et l’étroitesse du son, comme les voix souvent courtes. Les puristes qui connaissent la partition lyrique originelle seront déboussolés et crieront (peut-être légitimement) au scandale.

 

 

 

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La question essentielle du spectacle surgit du débordement, de la surenchère poétique qu’apportent danseurs et acteurs, véritables « performeurs », au drame purcellien.
Sur le plan strictement théâtral, le spectateur en a pour son argent et passe même un formidable moment de théâtre expérimental, en saynètes délirantes (parfois scabreuses), en gestuelles et gags hallucinés (la femme qui aboie, le valet paniqué, pris de convulsions nerveuses car il ne veut pas être renvoyé,…). L’humour n’est pas absent et cet instant suspendu qui règle son compte au rituel sacré [pour les anglais] du thé [noir évidemment] où la danseuse hypnotique verse à l’infini le liquide dans la tasse d’Enée, tout en se déboitant le corps avec force grimaces et élasticité du corps entier, reste un tableau inoubliable. Monty python, le théâtre de l’absurde, Enesco et les séries de William Hogarth (!) y fusionnent en liberté. A voir en urgence.

 

 

 

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Production créée au GT de Genève, création française à l’Opéra de LILLE, les 3, 4, 6, 7, 9 et 10 décembre 2021. Plus d’infos, réservations ici (directement sur le site de l’Opéra de Lille). Lire aussi notre présentation de Dido & Eneas / Didon et Enée de Purcell par la Cie PEEPING TOM à l’Opéra de Lille
Photos : © Frederic Iovino

 

 

 

 

 

 

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