CRITIQUE, opéra. LIEGE, le 15 mai 2022. FRANCK : Hulda. Holloway, OPRL, Madaras.

hulda cesar franck opera classiquenews recreation opera annee cesar franck 2022 dossier critique operaCRITIQUE, opéra. LIEGE, le 15 mai 2022. FRANCK : Hulda. Holloway, Madaras – Après la guerre de 1870, la scène française a connu un changement significatif dans le style et les sujets des oeuvres représentées sous les lampions des salles de spectacle. Outre les fantasmagories exotiques qui firent voyager les spectateurs sous les palmiers et dans les dunes de l’Orient ou les palais enchantés de Byzance; les compositeurs et librettistes ont marqué un intérêt renouvelé pour l’époque médiévale. Le bel canto et l’ère romantique avaient puisé amplement sur les romans de Walter Scott pour leur côté épique et sentimental. Or après la défaite et l’annexion de l’Alsace-Moselle, l’intérêt politique de l’opéra se portait sur le patriotisme et une sorte de grande fresque historique qui allait dépeindre des grands sentiments dans la rudesse des climats nordiques ou germaniques. Est-ce qu’il y avait un possible rapport avec le contraste avec la “barbarie” germanique ou scandinave et la “civilisation” latine de la France?

A moi la vengeance, à moi la rétribution.

Le sentiment de revanche qui habitait la France entre 1871 et 1914 semble indiquer que la plupart des oeuvres créées à cette période répondaient à cet état d’esprit. On remarque même chez Offenbach une certaine inclinaison pour le patriotisme, notamment dans La fille du tambour major (1879). Cependant, c’est à cette période que les compositeurs français accueillent, non sans remous, la lame de fond Wagnérienne. L’influence de Wagner reste déterminante dans la création des compositrices et compositeurs tels qu’Augusta Holmès, Ernest Reyer, Edouard Lalo et, bien entendu César Franck.

Le cas de César Franck semble présenter un archétype similaire. Or, l’on sait que les opéras du maître liégeois n’ont pas forcément acquis la notoriété que sa musique de chambre ou ses opus pour clavier connaissent. Le métier de compositeur scénique avait beaucoup d’appelés et très peu d’élus. Après Stradella (1841) et Le valet de ferme (1851-1853), César Franck semblait éloigné de l’opéra, jusqu’à 1875 où il entame la composition d’une nouvelle oeuvre lyrique : Hulda.

L’argument est tiré de la pièce du norvégien Bjørnstjerne Bjørnson, « Halte Hulda » (1858). Sise dans une Norvège médiévale fantasmée, l’intrigue transite entre le mélodrame funeste et le grand guignol. Faut-il mentionner que Bjørnson est un ardent défenseur de la France contre la guerre injuste de Bismarck en 1870? L’adaptation musicale de sa pièce, outre l’intérêt dramatique, n’aurait-il pas aussi une certaine dose de politique? Il est intéressant de nous attarder un instant sur cette hypothèse.

Hulda raconte l’enlèvement du rôle titre et le massacre de sa famille par les barbares Aslaks. Elle est contrainte à vivre captive de ses ravisseurs et est forcée d’épouser le chef du clan. Ce dernier finit par être occis par l’amant de Hulda, le bel Eiolf. Les deux comptent s’enfuir en Islande, mais Eiolf trahit Hulda avec son ancienne fiancée Swanhilde, ce qui déclenche la colère de Hulda qui finit par livrer son amant à la vengeance des Aslaks. Hulda pert son amant et se jette dans l’eau glacée d’un fjord pour abréger ses souffrances.

Outre les amours funestes de Hulda, le ravissement de cette princesse et le massacre de son peuple par une horde de barbares rappellent le sentiment de la France de cette fin du XIXème siècle face à l’annexion abusive de l’Alsace-Moselle par Bismarck dans le Traité de Francfort du 10 mai 1871. Le défi constant de Hulda et son mariage forcé avec le chef Gudleik pourraient se rapporter à toutes les campagnes de propagande française sur la captivité des provinces perdues, figurées par l’Alsacienne avec son grand noeud contrainte d’accepter le joug conjugal d’un officier coiffé du pickelhaube. De plus les noces de Hulda avec le chef du clan des Aslaks pourraient se référer au nouveau statut des territoires perdus par la France. Les anciens départements sont devenus Reichsland Elsaß-Lothringen et administrés directement par la couronne comme “terre d’empire”. C’est une sorte d’hyménée forcé avec le kaiser Guillaume Ier (1861 – 1888) directement.

Quoi qu’il en soit, César Franck ne verra jamais Hulda représentée puisque la création n’aura lieu qu’en 1894 à l’Opéra de Monte Carlo grâce à l’énergie de son fils. Après un retour en 2019 à Fribourg qui a été enregistrée pour le label Naxos, Hulda fait son retour en grande pompe à Liège célébrant le bicentenaire de la naissance de César Franck le 15 mai 2022.

Liège est une ville au passé fascinant et riche en contrastes. Nul doute que cette cité a inspiré plus d’un artiste et a été le berceau de trois des grands musiciens qui ont imprimé une marque indélébile dans l’histoire de la musique européenne : Grétry, Franck et Ÿsaÿe. En plus d’être un lieu charmant avec ses clochers séculaires et ses larges avenues boisées, Liège a une magnifique Salle Philharmonique aux dorures précieuses qui ont servi d’écrin au retour de Hulda. En coproduction avec le Palazzetto Bru-Zane, cette représentation en version concert sera immortalisée au disque et pourra ainsi permettre à des générations entières d’avoir accès à la plume lyrique de César Franck dans des conditions idéales.

En effet, la distribution a été soignée à peu de choses près. L’histoire de Hulda comporte quasiment une vingtaine de rôles, tous écrits pour des tessitures affirmées, très dramatiques. Franck ne laisse pas de place pour l’approximation, la moindre phrase pour le plus petit des rôles est très exigeante. Les écarts deviennent redoutables dans les rôles principaux. C’est pourquoi cette interprétation est fantastique dans son ensemble.

Jennifer Holloway chante Hulda,
une interprétation fantastique…

Dans le rôle titre, César Franck compose une musique d’une grande force dramatique digne des grandes tragédiennes. Son Hulda porte les gênes d’une Griselda vengeresse de l’acte II des Lombardi de Verdi et aussi de la Tosca féroce de Puccini. Dans son interview liminaire, Alexandre Dratwicki déclare que Hulda aurait été un rôle Callasien, ce qui est absolument vrai par la grande intensité dramatique et la riche tessiture du rôle. Las, la Callas n’est plus mais c’est la formidable soprano étasunienne Jennifer Holloway qui incarne Hulda. D’emblée elle habite théâtralement le rôle, de la première à la dernière note. Sa voix ample, large et brillante nous transporte dans l’ouragan sentimental de Hulda sans temps mort. Elle s’attaque avec audace et maîtrise à cette partition semée d’obstacles. Jennifer Holloway nous émeut jusqu’aux larmes dans cette histoire cruelle où Hulda est la victime de la perfidie de l’amour, à l’image de la Gioconda de Ponchielli ou de la Santuzza de Mascagni. Par ailleurs sa prononciation soignée et précise du français est remarquable.

En revanche Edgaras Montvidas incarnait le perfide Eiolf, amoureux trouble de Hulda. Le personnage demandait une plus grande subtilité théâtrale, vu que sa trahison allait faire basculer le rôle d’Hulda, de la tendresse à la vengeance. On peut accepter que ce ténor a une belle voix dans le vérisme voire le bel canto. On peut louer l’étendue de sa tessiture, malgré des aigus souvent nasaux et limités. Mais, cet habitué des enregistrements et des productions du Palazzetto Bru-Zane n’a ni le charisme, ni la tessiture monstrueuse du rôle. Faire des notes et chanter bien en français ne suffisent plus alors que des ténors tels que Michael Spyres (à la prononciation française irréprochable) peuvent incarner facilement de tels défis opératiques. Ce n’est pas la première fois que M. Montvidas sévit dans le répertoire français avec ses aigus forcés, et gageons, hélas, que ce ne sera pas la dernière.

Dans les rôles secondaires, saluons l’excellente Véronique Gens en Gudrun, matriarche des Aslaks toujours d’une justesse à couper le souffle. La Swanhilde sans épaisseur de Judith van Wanroij convient finalement à ce rôle d’amante transie. Marie Gautrot et Ludivine Gombert n’ont pas grand chose à chanter mais montrent beaucoup de finesse et des belles perspectives dans leurs interventions. Distinguons aussi les belles présences vocales d’Artavazd Sargsyan, Guilhem Worms et François Rougier incarnant les guerriers Aslaks, dommage qu’ils aient si peu à chanter. Matthieu Toulouse est un talent à suivre absolument, la voix est magnifique.

Toujours excellent et d’une justesse désarmante, le Choeur de Chambre de Namur confirme qu’il est un des plus beaux ensembles vocaux qui soient. Dans les nombreuses pages que César Franck a confié aux choeur, ils apportent de l’énergie et des évocations quasi impressionnistes.

La palme absolue, ex-aequo avec Mlle Holloway et le Choeur de Chambre de Namur, revient à l’extraordinaire Orchestre Philharmonique Royal de Liège et son fabuleux chef Gergely Madaras. Dès les premières phrases, on sent que les musiciens sont habités par le drame. Gergely Madaras fait déborder d’énergie la partition de Franck avec un goût très sûr et sans lui infliger des excès, il conduit l’orchestre avec une rigueur mâtinée d’enthousiasme. Il rend ainsi à la postérité ces pages méconnues en respectant leur fluide vital et ses couleurs d’origine. Gergely Madaras est un chef coloriste impressionnant. Il sait apposer les nuances sur chaque rythme notamment dans les pages orchestrales et les ballets. Il est à l’écoute des chanteurs et sait équilibrer les dynamiques pour éviter de couvrir les solistes. Les musiciens de l’OPRL nous plongent dans cette partition avec un sens profond du théâtre, une avalanche de contrastes qui suscite l’admiration. L’OPRL est, sans aucun doute possible, un des meilleurs orchestres d’Europe.

Hulda n’a plus à se soucier de l’oubli injuste des âges. Grâce à ce retour en force avec d’aussi beaux artistes, espérons que la plume lyrique de César Franck continuera d’émerveiller et que nous aurons le bonheur d’assister encore à des découvertes passionnantes dans la ville de Liège et de ses douces collines couronnées de verdure.

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CRITIQUE, opéra. LIEGE, le 15 mai 2022. FRANCK : Hulda. Holloway, Madaras

Dimanche 15 mai 2022 – 16h
Salle Philharmonique – Liège (Belgique)

César Franck
Hulda, légende scandinave en 4 actes et un épilogue
(1879 – 1885)

Hulda – Jennifer Holloway – soprano
Gudrun – Véronique Gens – soprano
Swanhilde – Judith van Wanroij – soprano
Mère de Hulda – Marie Karall – mezzo-soprano
Halgerde – Marie Gautrot – mezzo-soprano
Thordis – Ludivine Gombert – soprano
Eiolf – Edgaras Montvidas – ténor
Gudleik – Matthieu Lécroart – baryton
Aslak – Christian Helmer – baryton
Eyrick – Artavazd Sargsyan – ténor
Gunnard – François Rougier – ténor
Eynar – Sébastien Droy – ténor
Thrond – Guilhem Worms – baryton-basse
Arne/Un Héraut – Matthieu Toulouse – baryton-basse

Choeur de Chambre de Namur

Orchestre Philharmonique Royal de Liège
Direction – Gergely Madaras

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http://www.classiquenews.com/cd-coffret-evenement-critique-cesar-franck-complete-orchestral-works-integrale-symphonique-4-cd-fuga-libera/

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