CRITIQUE, opéra. Kaija SAARIAHO : Innocence, création. Aix en Provence, le 10 juillet 2021.

CRITIQUE, opéra. Kaija SAARIAHO : Innocence, création. Aix en Provence, le 10 juillet 2021. Plainte lancinante, souffrance affleurante qui se révèle peu à peu à mesure que la vérité surgit ; découverte écœurante de la barbarie humaine… les noces auxquelles nous assistons virent au cauchemar lorsque l’identité du jeune marié, et le nom du clan familial qui est le sien est précisé par la vieille servante venue dépanner. La famille bien sous tout rapport est en réalité liée à une tuerie dans une école, du fait de la vengeance d’écoliers contre un maître pédophile.
Les glissandos de l’orchestre, les couleurs scintillantes dans l’ombre, les cuivres comme hallucinés explorent à la façon de Wozzek de Berg, la grisaille de l’inconscient, la ténacité de la culpabilité qui même si elle n’est pas consciente ni vécue, poursuit les coupables ; les rattrape dans leur oubli crapuleux. La musique explore tous les champs ouverts, les blessures et les cicatrices.

 

 

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Innocence de Kaija Saariaho (DR)

 

Le chant est souvent tendu, aux aigus vertigineux, pour tous les rôles (le marié, sa mère), sauf pour la jeune épousée, au bord de la sidération. En français, en allemand, en espagnol… l’action revêt la valeur d’un manifeste universel ; miroir de l’horreur et du sadisme en partage ; le livret prend acte de l’actualité d’une adolescence criminelle, avide de gros titres dans les medias, de sa minute de célébrité, quitte à commettre l’inexcusable et exercer la terreur sanguinaire.
Le tourment est d’autant plus actif sur scène que la culpabilité dévore aussi le jeune époux (Tuomas) qui s’en veut de n’avoir pas dénoncé les crimes de son frère, ni les avoir anticipés. « Seul l’amour peut te sauver : dis la vérité à ta jeune épouse », déclare le prêtre. On voudrait qu’il ait raison et que la fatalité n’existe pas. Simon Stone a bien souligné la nécessité d’être honnête pendant le processus de deuil et de reconstruction après un traumatisme ; dans les confrontations inévitables, les aveux qui brûlent ; l’horreur qui est revécue. Stone parle d’empathie tchékovienne, du pouvoir salvateur de l’amour et et de la compassion.

Sur le plateau tournant sur lui-même, se succèdent les solistes Magdalena Kožená (la serveuse), Sandrine Piau (la belle-mère), Tuomas Pursio (le beau-père), Lilian Farahani (la mariée), Markus Nykänen (le marié) : chacun affine son profil avec une vérité souvent brûlante. Le London Symphony Orchestra et l’Estonian Philharmonic Chamber Choir, dirigés par Lodewijk van der Ree, confirment la haute tenue artistique de l’expérience.

Plus que la mise en scène qui ne contrarie pas la musique (à la différence de ce qu’il a fait de Tristan und Isolde, en une déconstruction aussi méticuleuse qu’agaçante), c’est surtout la musique de Kaariaho, aux leitmotivs « courageux », qui envoûtent imperceptiblement. Ils tissent une trame à la fois épaisse et scintillante qui révèlent les âmes jusque dans leurs indicibles complexités. Ici l’appel imminent à la vérité sauve du déni comme de l’oubli. Tout s’irradie en une épiphanie sociale où chacun peut (et doit) être sauvé. Passionnant.

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 VOIR aussi l’entretien avec Simon Stone sur Innocence
https://www.youtube.com/watch?v=cTcepJr3Jms

 

 

REVOIR INNOCENCE de Kaija Saariaho, opéra en création à Aix 2021 / EN REPLAY sur ARTEconcert jusqu’au 9 juillet 2024 :
https://www.youtube.com/watch?v=cTcepJr3Jms

 

 

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