CRITIQUE, concert. Saanen, le 27 août 2021 (20h30). GSTAAD MENUHIN FESTIVAL 2021. Récital de MARIA JOÃO PIRES, piano. SCHUBERT, DEBUSSY, BEETHOVEN.

CRITIQUE, concert. Saanen, le 27 août 2021 (20h30). GSTAAD MENUHIN FESTIVAL 2021. Récital de MARIA JOÃO PIRES, piano. SCHUBERT, DEBUSSY, BEETHOVEN. C’est un concert mémorable qui fait la légende de Gstaad aujourd’hui. Le récital que propose ce soir Maria João Pires suscite une totale adhésion par son exigence artistique et aussi le défi incroyable sur le papier de jouer des œuvres aussi redoutables et contrastées : de surcroît deux fois puisque covid oblige et réduction de la jauge publique, le festival a doublé cette année plusieurs programmes : une performance supplémentaire pour les artistes. Ce récital a été ainsi réalisé à 18h puis 20h30.
Pour chaque compositeur, l’interprète sait renouveler son approche dans la tension, la nuance, en une élégance intérieure qui n’appartient qu’à elle. Une offre inouïe de re-découvrir ainsi des partitions et des écritures familières que l’on croyait connaître. Le propre des [très] grands interprètes est de donner l’impression d’écouter des œuvres nouvelles qui semblent improvisées le temps du concert. Maria João Pires nous fait ressentir cela au-delà de nos attentes.

 
 
 

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L’élégance intérieure de Maria João Pires dans Schubert, Debussy, Beethoven (© R Faux 2021)

 
 
 

Dans la première œuvre, on relève ce qu’éclaire son jeu à la fois transparent et intime : la tendresse amoureuse de Schubert (Sonate D 664) qui est dans l’élan voire l’ivresse émotionnelle dont il fait une danse comme une valse rustique ; sa musique produit une candeur, une innocence intacte, exprimées dans l’élan du désir… auxquelles le jeu naturel et simple de MJP apporte une liquidité, une évidence, une oxygénation toute… mozartienne.

Même intériorité nuancée chez Debussy (Suite Bergamasque), mais sa langueur est d’une volupté autre, plus suave et nostalgique ; où dans un jeu de résonances tuilées, la pianiste exalte sans les forcer les couleurs et les harmonies rares de Prélude, de Menuet… ; son Debussy se remémore, résonne et soupire avec le sommet “Clair de lune” ,… cristallisation ultime de l’intime.

Le dernier opus de ce programme plutôt ambitieux est musicalement et physiquement le plus exigeant : Sonate opus 111 de Beethoven ! L’inscrire ainsi dans ce contexte relève d’un marathon.
L’opus 111 (écrit en janvier 1822) se dresse comme la récapitulation de tous les styles de Beethoven ; c’est une somme musicale et un laboratoire sonore qui frappe par son ampleur ; MJP engagée de ce combat des forces vitales (Ludwig sur le métier de la Solemnis souhaitait apporter ainsi la preuve de son génie compositionnel intact malgré les rumeurs) affirme une ténacité admirable qui d’abord s’entête dans l’âpreté, puis construit, déconstruit, reconstruit la cathédrale sonore avec une probité analytique stupéfiante. Le sens de la musique, le discours musical désignent l’architecte d’une terrifiante exigence : pour quoi ce motif développé ici plutôt que là ; pourquoi dans cet ordre et pas autrement ? La fureur matricielle s’exprime sans fard dans ce bouillonnement quasi improvisé et dans un jeu de variations rythmiques échevelées qui reprennent le thème quitte à le mettre à mal. Ludwig y fait son autocritique, un auto-portait spirituel où les notes forment les mille accents de ses contradictions intimes. Sous les doigts agiles inspirés d’une aussi tendre interprète (le renoncement rasséréné et définitif de l’Arietta), la proposition si réfléchie, si incarnée, -le geste qu’elle en découle, si libre-, se révèlent bouleversants. L’honnêteté, la sobriété, la sincérité dont fait preuve l’interprète, sidèrent.
En bis, l’incomparable musicienne joue Arabesque de Debussy : même intelligence du toucher capable de ciseler des phrasés de rêve… l’enchantement se poursuit. Magistral.

Photos : Maria João Pires  © Raphael FAUX / GSTAAD MENUHIN FESTIVAL 2021

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