CRITIQUE, concert. PARIS, Gaveau, le 2 juin 2022. Récital de Jean-Nicolas Diatkine, piano : Liszt, transcriptions des lieder de Schubert / extraits d’opéras de Wagner. 

Diatkine jean nicolas piano gaveau JNDCRITIQUE, concert. PARIS, Gaveau, le 2 juin 2022. Récital de Jean-Nicolas Diatkine, piano : Liszt, transcriptions des lieder de Schubert / extraits d’opéras de Wagner. On reste saisi par l’intelligence musicale de l’interprète ; sa figure modeste et humble mais son clavier surpuissant et capable de nuances les plus orfévrées. En abordant les transcriptions de Liszt d’après Schubert, Jean-Nicolas Diatkine expose ses talents de conteur enivré, voire halluciné (Gretchen am Spinnrade d’après Goethe dont il exprime jusqu’à l’infini mélancolique, et les aspirations d’une jeune âme envoûtée) ; pour chaque lied sublimé par la traduction pianistique qu’en délivre Liszt, l’écoute se délecte de cadences de rêve mais l’onirisme des phrases n’écarte jamais ce mordant expressif qui fait jaillir sous les doigts, la vitalité du texte initial, les accents des poèmes mis en musique par Schubert. Le pianiste a à cœur de révéler la vitalité intrinsèque et la vocalité parfois âpre de chaque poème : l’élan schumannien de « Rastlose Liebe » (lui aussi d’après Goethe) ; l’extase suspendue de l’Ave Maria, son temps étiré, flottant ; surtout le dramatisme à la fois noir et angélique de Roi des Aulnes (Erlkönig, d’après Goethe). La sincérité dépouillée et toujours chantante des lieder extraits du Chant du cygne (liebesbotschaft, surtout Ständchen…) révèle aussi une écoute particulière centrée sur le clavier dont l’imagination fabuleuse du pianiste fait jaillir des pépites sonores, des phrasés d’une profondeur bouleversante ; le toucher diseur semble recréer chaque mesure dans une intériorité régénérée.

La volubilité technique et l’art de faire chanter le clavier s’accordent en détachant pourtant toutes les voix simultanées… habile gestion de la pédale… gageure ici car l’instrument (Steinway) n’a pas la technicité ni la beauté des graves du piano Schiedmayer de Stuttgart, spécialement préparé, choisi pour l’enregistrement de ce programme exceptionnel. La capture en studio fait valoir les performances spectaculaires du clavier : ses notes graves remarquables, et médianes jamais lourdes ; ses aigus perlés qui s’envolent et dessinent les arabesques et volutes à l’infini.. Le chant principal redessine l’activité des contre chants : brio et fantaisie pilotent l’essor d’une vocalità pianistique accomplie dont la clé est la mesure, le refus du pathos et d’une théâtralité bruyante, de toute bravoura spectaculaire. Rien n’est joué si n’est audible le sens de son énoncé. La vision poétique est d’autant plus aboutie qu’elle canalise le geste et privilégie l’éclat de la nuance.
Sur son Steinway cependant, le pianiste détache chaque plan sonore afin de ciseler le verbe musical dont il se joue des contrastes, des heurts rythmiques, des nappes harmoniques. Son talent est pictural.
A l’écoute des lieder pourtant sans paroles, le texte et les intentions dramatiques, les abysses psychologiques s’articulent, libèrent la richesse poétique du sujet ; les nuances, la profondeur, les scintillements allusives, les paysages schubertiens vaporeux et terrifiants, dramatiques et mystérieux prennent vie (Der Doppelgänger d’après Heine / ultime lied extrait du Chant du cygne dont Jean-Nicolas Diatkine caresse le caractère de gravitas, énoncé comme un long questionnement).

Le piano diseur et poétique
de Jean-Nicolas Diatkine

Certes, le piano de Gaveau n’a pas le spectre expressif ni la spatialité dessiné par l’excellent Schiedmayer ; mais ici, les arrières plans finement dessinés, palpitent, éclaircissant de nouveaux rapport dans l’éloquence d’un discours libéré et comme décuplé, démultiplié, par un geste d’une finesse saisissante, par une imagination ciselée et maîtrisée.
La texture poétique, expressive et si personnelle affirme un tempérament qui pense et re sculpte la musique avec une grâce enthousiasmante. La modestie et la discrétion sont piliers d’une sensibilité musicale littéralement envoûtante.
Puis Liszt s’affirme dans l’immensité de son génie narrateur. La partition au centre du programme dévoile chez l’interprète d’autres somptueuses qualités. Dans la Ballade n°2, poème pianistique aux largesses symphoniques, l’architecture chaotique et terrifiante alterne mouvements souterrains et aspirations éthérées célestes, contrastes saisissants qui cependant développent toute une narration dramatique sur le thème de Léandre et Héro, amants éprouvés, sacrifiés, broyés par la machine océane selon la légende d’Ovide ; ce qui est remarquable c’est la sublimation qu’apporte Liszt, explicitée par le jeu de l’interprète ; son regard infiniment tendre pour ses héros et ce don dont il les bénit en exprimant la grâce de leur amour… son piano dit et les gouffres sans fond et le pouvoir immense de l’amour, lequel sublime l’élan des amants dont le pianiste exprime toutes les facettes du sentiment amoureux et tragique.
On invite l’auditeur à revivre cette alchimie poétique en se reportant au cd du programme que les extraits d’opéras de Wagner (Tristan und Isolde, Lohengrin, Parsifal,…) complètent miraculeusement : nouvel album de Jean-Nicolas Diatkine paru en juin chez Solo Musica – CLIC de CLASSIQUENEWS été 2022.
Jean-Nicolas Diatkine est un immense interprète ; son piano murmure et transporte ; sa sensibilité éblouit par sa justesse et sa sincérité. Magistral.

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CRITIQUE, concert. PARIS, Gaveau, le 2 juin 2022. Récital de Jean-Nicolas Diatkine, piano : Liszt, transcriptions des lieder de Schubert / Ballade n°2 / extraits d’opéras de Wagner.

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