Coppelia (Delibes, Bart, 2011)

coppelia_bart_paris_delibes_bartMEZZO. Delibes: CoppĂ©lia, chorĂ©graphie de Patrice Bart, le 30 dĂ©cembre 2013 Ă  15h. Le vieux CoppĂ©lius, fabricant de poupĂ©es automates, a l’ambition d’en crĂ©er une hyper-rĂ©aliste et douĂ©e d’une âme. Frantz s’Ă©prend de la dernière crĂ©ation du vieillard, entrevue par la fenĂŞtre : c’est CoppĂ©lia dont il ne soupçonne pas qu’il s’agit d’une marionnette.
Swanilda sa fiancĂ©e, jalouse s’introduit dans l’atelier. Frantz y pĂ©nètre Ă  son tour, surpris par CoppĂ©lius qui tente Ă  l’aide d’un breuvage de sa composition de l’endormir pour lui ravir son âme. C’est alors que la poupĂ©e CoppĂ©lia s’anime, et pour cause : Swanilda a pris la place de la poupĂ©e. Elle brise les automates et s’enfuit avec son fiancĂ© qu’elle Ă©pousera Ă  la fĂŞte du village…

Mirage ou figure idĂ©ale, CoppĂ©lia suscite chez le fiancĂ© Frantz, un trouble profond… qui lui fait oublier jusqu’Ă  son vĂ©ritable amour, du moins celui rĂ©el (et peut-ĂŞtre non idĂ©al) : Swanilda. Le ballet puise son intrigue chez Hoffmann, poète romantique, chef de file du fantastique fĂ©erique : rien n’est Ă©quivalent en terme d’illusion et d’enchantement Ă  cette esthĂ©tique de l’illusion oĂą toujours, l’amour est une tromperie.
C’est la force concrète de Swanilda qui vainc les enchantements d’un dĂ©miurge finalement dĂ©passĂ©, Coppelius.

Coppélia, genèse

Avec Gisèle, CoppĂ©lia est l’emblème du ballet romantique français. L’ouvrage dĂ©coule d’une collaboration riche et fructueuse entre LĂ©o Delibes (mĂ©lodiste et orchestrateur de premier plan) et le danseur et musicien, Arthur Saint-LĂ©on, lequel fournit au jeune compositeur, idĂ©es, astuces mais aussi mĂ©lodies glanĂ©es pendant ses voyages nombreux entre Paris et Saint-PĂ©tersbourg oĂą le mène sa carrière paneuropĂ©enne, plutĂ´t très active. L’Ă©crivain archiviste Ă  l’OpĂ©ra de Paris, Charles Nuitter adapte pour eux, l’intrigue d’après la nouvelle de ETA Hoffmann (Der Sandmann, 1816) dont s’est aussi largement inspirĂ© Offenbach pour son premier tableau des Contes d’Hoffmann (acte d’Olympia): NathanaĂ«l tombe amoureux de la fille du professeur Spalanzani: Olympia, une crĂ©ature divine qui n’est… qu’une automate, crĂ©Ă© par Spalanzani avec la collaboration du savant dĂ©lirant CoppĂ©lius (Coppola). Mais les deux gĂ©niteurs se disputent et la poupĂ©e en fait les frais: elle perd ses yeux… NathanaĂ«l tĂ©moin de la bagarre, comprend qu’il a Ă©tĂ© trompĂ© et devient fou. Clara sa fiancĂ© apaise un temps son tourment mais le jeune homme, aveuglĂ© et trahi, se suicide du haut du clocher de l’Ă©glise, après avoir aperçu dans la foule au-dessous, le mystĂ©rieux CoppĂ©lius. Fantastique et tragique se mĂŞlent ici pour crĂ©er un spectacle Ă  la magie illusoire; l’onirisme cède le pas au vertige de l’amertume et de la tromperie…  Le ballet a Ă©tĂ© conçu par Saint-LĂ©on qui travaille en très Ă©troite complicitĂ© avec le compositeur Delibes.
Dans la transcription pour l’OpĂ©ra impĂ©rial, Nuitter Ă©dulcore la gravitĂ© originelle et l’ambivalence onirique et fantastique du drame: il en fait une comĂ©die lĂ©gère non dĂ©nuĂ©e de profondeur et d’Ă©clairs mystĂ©rieux: ainsi naĂ®t le ballet CoppĂ©lia ou la fille aux yeux d’Ă©mail prĂ©sentĂ© Ă  l’OpĂ©ra le 25 mai 1870. Olympia devient CoppĂ©lia; NathanaĂ«l, Franz; Clara, Swanilda. Le succès est immĂ©diat; l’Empereur conquis ne ferma pas les yeux pendant la crĂ©ation, (c’est dire!) et après 40 reprĂ©sentations, le ballet est transfĂ©rĂ© au Palais Garnier flambant neuf en 1875, devenant l’un de ses spectacles emblĂ©matiques.
L’OpĂ©ra national de Paris profite de la reprise de l’ouvrage en 1996 pour actualiser la version originelle de Saint-LĂ©on. L’ex danseur et maĂ®tre de ballet Ă  l’OpĂ©ra, Patrice Bart, rĂ©Ă©crit le profil des personnages (Spalanzani devient l’assistant du professeur CoppĂ©lius qui est un aristocrate déçu par l’amour), ajoute des musiques complĂ©mentaires d’autres partitions de LĂ©o Delibes (extraits de LakmĂ©, du Roi l’a dit…) … il fusionne aussi les figures de CoppĂ©lia et de Swanilda: car pour raviver l’amour et la flamme (le goĂ»t Ă  la vie) de CoppĂ©lius, Spalanzani s’engage Ă  prendre l’âme d’une innocente afin d’en doter la poupĂ©e qu’ils ont fabriquĂ©.  Mais Ă  mesure que la jeune femme perd sa flamme au profit de la poupĂ©e, CoppĂ©lius se sent attirer par la jeune femme ainsi dĂ©possĂ©dĂ©e. Tableau essentiel, dans l’atelier de Spalanzani, Swanilda revĂŞt le costume de la reine des blĂ©, puis danses des figures espagnoles et Ă©cossaises, s’identifiant Ă  la ballerine dont fut tant Ă©pris CoppĂ©lius… la danseuse rĂ©elle Ă©blouit par son Ă©lĂ©gance: elle dĂ©passe mĂŞme ce que fit la poupĂ©e.
Patrice Bart approfondit le rĂ´le de Frantz: il est Ă©tudiant (et non plus silhouette Ă  peine Ă©laborĂ©e du ballet de Saint-LĂ©on oĂą le rĂ´le Ă©tait traditionnellement dansĂ© par une femme!). Pas de deux, pas de trois, le personnage du jeune homme prend ici de l’Ă©paisseur… C’est lui qui sauve Swanilda du piège tendu par les deux hommes mĂ»rs prĂŞts Ă  ravir son âme trop enviable.

La production prĂ©sentĂ©e en mars 2011 au Palais Garnier souligne la part du fantastique et du rĂŞve, tout en permettant aux deux jeunes amants de se retrouver dans un duo triomphal. Ni le port altier de prince blessĂ© mais digne qui s’ouvre enfin Ă  l’amour de JosĂ© Martinez, ni la grâce aĂ©rienne de DorothĂ©e Gilbert, sans compter l’excellent et malicieux Fabrice Bourgeois (Spalazani Ă©quivoque et idĂ©al) n’affectent l’excellente rĂ©alisation de cette CoppĂ©lia 2011 dans la vision en rien datĂ©e de Patrice Bart: la dramaturgie reconstituĂ©e par le chorĂ©graphe et ex danseur Ă©toile de l’OpĂ©ra de Paris, dĂ©livre toujours ses qualitĂ©s visuelles et théâtrales. MĂŞme le Frantz de la jeune Ă©toile (parfois fĂ©brile dans ses enchaĂ®nements, Mathias Heymann) dĂ©fend avec conviction un personnage totalement repensĂ©… Les ensembles sont soignĂ©s; le duo des jeunes amoureux rĂ©Ă©quilibre absolument l’action du ballet romantique et les options parisiennes (dĂ©cors et danse) savent rĂ©gĂ©nĂ©rer ce caractère de fĂ©erie et de mystère, de fantastique entre illusion et rĂ©alitĂ©, tragĂ©die et art qui font de CoppĂ©lia, l’un des ballets romantiques français les plus captivants. Dommage cependant que l’Orchestre Colonne n’exprime en rien la finesse instrumentale de la partition, l’un des joyaux du romantisme musical… que les orchestres d’Ă©poque, Les Siècles en tĂŞte, savent si superbement transfigurer. A quand une reprise de CoppĂ©lia avec orchestre d’Ă©poque? Le bĂ©nĂ©fice musical en sortirait largement gagnant comme la magie de la rĂ©alisation scĂ©nique et chorĂ©graphique. Un spectacle oĂą l’illusion et l’imaginaire pèsent de tout leur poids, le mĂ©rite dĂ©finitivement.

Production magistrale qui mĂ©rite absolument sa publication en dvd. Swanilda: DorothĂ©e Gilbert. Frantz: Mathias Heymann. CoppĂ©lius: JosĂ© Martinez. Spalanzani: Fabrice Bourgeois. Corps de Ballet de l’OpĂ©ra national de Paris. Orchestre Colonne. Koen Kessels, direction. ChorĂ©graphie: Patrice Bart (1996). FilmĂ© Ă  Paris, Palais Garnier, mars 2011. 1 dvd Opus Arte

 

Coppélia
Chorégraphie de Patrice Bart

Musique de LĂ©o Delibes
d’après le conte d’Hoffmann,  L’Homme au sable

Orchestre Colonne
Koen Kessels, direction

Dorothée Gilbert (Swanilda)
Mathias Heymann (Frantz)
José Martinez (Coppélius)
Fabrice Bourgeois (Spalanzani)
Et le Corps de Ballet de l’OpĂ©ra National de Paris

RĂ©alisĂ© par Vincent Bataillon (2011 – 1h35)
Enregistré au Palais Garnier, Paris

 

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