Comte rendu, festival. Strasbourg, Musica. Les 26,17, 28 septembre 2014. Goebbels, Lindberg, Manoury…

MUSICA logo-musica-300x250Comte rendu, festival. Strasbourg, Musica. Les 26,17, 28 septembre 2014. Goebbels, Lindberg, Manoury…    Prima MUSICA : Le festival de la musique du temps présent (25/09 – 10/10/2014) à Strabourg. Strasbourg, ville d’Europe, ville d’avenir.  C’est au sein de cette cité du Rhin que la musique a trouvé un terreau favorable. Le Festival Musica offre dans sa 32ème édition à l’automne 2014, un vaste paysage musical contemporain, multipliant la diversité des formes de la création d’aujourd’hui.  Par notre envoyé spécial, Pedro-Octavio Diaz

 
 

Vendredi 26 septembre 2014

STIFTERS DINGE (2007)

Heiner Goebbels 

Théâtre de Hautepierre – 26/09 – 18h30

La création est sans cesse en mouvement, toujours plus audacieuse, toujours en quête de nouvelles formes et styles. Dans cette installation – performance musicale, l’humain fait place à l’objet. Étonnement comme dans le célèbre « Parti pris des choses » de Francis Ponge, nous retrouvons la poésie de l’inanimé et  le sentiment du mobilier par un jeu véritable de la technique et de la vidéo. Heiner Goebbels dans cette création compose la musique, réunit les pistes audio et compose habilement un spectacle à la fois intense et magique. L’on voit la pluie tomber, la glace se former, le soleil apparaître tout à l’intérieur du Théâtre de Hautepierre.  Stifters Dinge (Les choses de Stifters) issu d’un agglomérat d’histoires est avant tout une belle manière de rendre à l’inanité une humanité d’où peut être issu le souvenir, la parure de la mémoire.

ORCHESTRE DE BADEN BADEN – FREIBOURG & ENSEMBLE MODERN

Dir. Pablo Rus Broseta

Kraft (1983 – 85) – Magnus Lindberg

In situ (2013) – Philippe Manoury

Palais de la Musique et des Congrès  – 26/09 – 20h30

Il est des soirs inoubliables dans les pérégrinations festivalières. Entendre l’Orchestre de la SWR Baden-Baden est presque un privilège maintenant, en effet cette merveilleuse phalange cessera d’exister en 2016 par une décision nihiliste des politiques du Länder du Wurtemberg. L’orchestre de Baden-Baden est pionnier dans le répertoire contemporain, il n’a pas cessé de créer des pièces des compositeurs les plus en vogue de notre temps et du siècle dernier.  Habitué de la scène Strasbourgeoise et du Festival Musica, l’Orchestre de Baden-Baden se distingue par sa malléabilité et la palette chromatique incessante dans les partitions qu’il défend. Ce soir pas de François-Xavier Roth, mais Pablo Rus Broseta, jeune chef Valencien à la battue précise mais parfois avec un léger manque d’engagement. Au programme le colossal Kraft de Magnus Lindberg a été un moment excitant et splendide. Avec ses amples mesures et une mobilité constante des pupitres et une diffusion aléatoire des sonorités, Kraft nous montre la puissance de la musique dans son sens créatif premier. Nous assistons à un big bang musical que ce soit par les coups de gong répétés et parfois l’image rituelle des interprètes qui, dans une représentation théâtrale, ont aussi mobilisé le langage corporel dans un ballet de gestes qui animèrent ce concert pour notre plus grande surprise et infinie délectation. En deuxième partie, la création Française de la pièce In Situ de Philippe Manoury est une surprise supplémentaire. En effet, pour l’interprétation, l’orchestre et l’ensemble Modern sont divisés en trois dans toute la salle, deux parties sont installées au fond de la salle Erasme et le reste sur scène. Ce dispositif créa un voyage au cœur du son et finalement réussit à nous faire entendre la subtilité du style de Philippe Manoury. A la fois composé de mouvements brutaux et de plus amples plages de notes égrenées, In Situ interpelle et mobilise la sensibilité avec la spatialisation, on ne peut pas rester ni dans l’indifférence, ni dans l’introspection, on est parti pris. En définitive une véritable réussite, parce que dans les deux pièces, l’Orchestre profite largement de l’acoustique très généreuse de la salle Erasme et de sa disposition en tympan spatial. Première soirée de Musica largement réussie, on se sépare des confluences de l’Ill et du Rhin avec le sentiment qu’on a participé à la création, non seulement en tant qu’auditeur, mais surtout en tant qu’artisan.

 

 
 

 

Samedi 27 septembre 2014

LES MATINALES DE MUSICA

Concert des jeunes compositeurs de la classe de Philippe Manoury

Charles-David Wajnberg – Lithium

Étienne Haan – Vivian… Connais pas

Aurélien Marion-Gallois – 13M3m2 ou la fille étoile

Ensemble de musique contemporaine du Conservatoire de Strasbourg

Dir. Armand Angster

Salle de la Bourse – 11h

S’engager dans le soutien des jeunes compositeurs est une action courageuse et louable mais très risquée.  Le talent bien accompagné peut s’épanouir dans des bonnes conditions et faire jaillir les plus belles et étonnantes créations.  Le talent malheureusement n’est pas inné. Souvent l’excès d’érudition tue l’inspiration, le bon élève n’est pas forcément un artiste. Ce matin Philippe Manoury nous présentait trois jeunes compositeurs de sa classe au Conservatoire de Strasbourg.

Parmi eux, Charles-David Wajnberg qui présentait avec force de détails scientifico-intellectuels sa pièce Lithium. Malgré son format assez court et quelques trouvailles, la musique est une copie propre et nette, un examen de passage d’un élève sage et bien noté. On ne trouve pas l’once de prise de risque qui met en danger pour basculer dans le chef d’œuvre. La pièce est bavarde et piquée de sophistication verbeuse. Nous nous demandons quel est l’univers de M. Wajnberg, la lecture du programme est tout aussi sibylline que l’écoute de Lithium.

La deuxième pièce de Étienne Haan est un peu plus originale, avec une forme composite et très intéressante dans le concept et le principe. En effet, Vivian…Connais pas est une sorte de musique théâtrale. Le livret de Khadija Ben El Kebir s’inspire de la vie d’une obscure photographe américaine Vivian Maier. Si le jeu de la comédienne Emma Massaux est éloquent et bien équilibré, la musique porte un réel sens du mouvement et une originalité subtile, le livret est d’une faiblesse manifeste. Finalement cette belle musique est déséquilibrée par le théâtre, mais le concept demeure intelligent et original.

 

En troisième morceau, la sensualité de la poésie orientale est exploitée avec panache par Aurélien Marion-Gallois. Splendide équilibrage des voix, une véritable exploration des timbres et des possibilités poétiques du texte.

Soutenant efficacement les trois créations, Armand Angster, le chef de l’ensemble Accroche note, bat la mesure sur ces trois univers, dont les étoiles parfois restent froides ou au contraire, brûlent de mille feux.

MITSOU

Opéra-film

Film – Jean-Charles Fitoussi

Musique – Claire- Mélanie Sinnhuber

Le mélange des genres est parfois heureux, surtout avec la vocation de raconter une histoire. On a souvent vu des concert-performances, des opéra-rock ou des opéra-ballets par le passé.

Mitsou est un « opéra-film » due aux talents réunis de Jean-Charles Fitoussi à la caméra et de Claire-Mélanie Sinnhuber à la partition. Tout d’abord nous nous demandons si Mitsou est un genre en soi, l’alliance de musique et l’image est une pratique artistique ancré dans le septième art. Effectivement le fait qu’un groupe de solistes et l’excellent ensemble Multilatérale soient dans la fosse et jouent en accord avec les images nous rappellent plus les débuts du cinématographe que les innovations spectaculaires du celluloïde.

L’histoire qui se base sur une rencontre fantasmée entre Rilke et le tout jeune Balthus autour de la perte du chat, Mitsou, du peintre, nous rammene dans une expérience très proche de la comédie musicale plus que d’un opéra expérimental. Nous pensons tout de suite à un film de Jacques Demy, mais, bien entendu, mieux chanté !

L’enfant Balthus est dévolu à la jeune soprano Raquel Camarinha, au timbre plus acide que diamantin dévolu aux enfants. Elle demeure une voix assez froide finalement. Pour Rilke, Fabien Hyon est correct sans véritablement de couleurs. Eva Zaïck, la mère, a une belle voix tout comme Luc Bertin en père Balthus. La partition vocale ne comporte que des idées bien conventionnelles.  A l’orchestre, l’ensemble Multilatérale sert divinement bien l’expérience et Léo Warynski, à part quelques décalages, investit sa direction avec puissance.

Mais ce projet est consacré surtout à tourner dans des salles en partenariat avec les les établissements scolaires, parce qu’on se doute bien que le thème a une portée pédagogique. Néanmoins, nous trouvons la musique trop lourde pour les enfants, et le film multipliant des allusions intellectuelles pointues, malgré le jeu correct des acteurs, les scolaires n’y verront que très peu de ce que peut être la musique contemporaine et très bien ce que peut être la vision d’une certaine catégorie socio-intellectuelle qui s’enferme dans ses fantaisies.

QUAI OUEST

Opéra de Régis Campo/Kristian Frédéric et Florence Doublet

D’après Bernard-Marie Koltès

Création Mondiale

Maurice – Paul Gay

Monique – Mireille Delunsch

Cécile – Marie-Ange Todorovitch

Claire – Hendrickje Van Kerckhove

Rodolfe – Christophe Fel

Charles – Julien Behr

Fak – Fabrice di Falco

Orchestre Symphonique de Mulhouse

Dir. Marcus Bosch

Mise en scène – Kristian Frédéric

Opéra National du Rhin – Strasbourg – 20h

Formidable entrée de Koltès sur les planches de l’opéra ! Quelle idée surprenante et heureuse. S’il est évidemment dangereux parfois de faire appel directement au théâtre pour des livrets d’opéra, et que cisailler dans une pièce est quasiment de l’ordre du sacrilège, c’est avec l’expertise et l’équilibre qu’une création telle que Quai Ouest a recolté tout son succès. En tout cas la pièce de Koltès est d’une force noire impressionnante, faisant appel aux plus basses passions et aux sentiments morbides et glauques, l’argument nous interpelle même avec son voyeursime et la brutalité de ses appels à l’amour pulsion et à la mort au cœur de la souillure.

Malgré le sujet sombre,  la production de Quai Ouest est brillante. La mise en scène  de Kristian Frédéric a compris finalement, par son parti pris, que le véritable protagoniste de Quai Ouest est le décor.  En effet, par des effet grandioses, le décor immense des docks, des entrepôts et des quais va et vient sur scène, nous opprimant et nous invitant à participer à cette cérémonie de mœurs qui ressemblent tant à celles que les médias divulguent sur les banlieues. Nous avons été conquis par la puissance de cette mise en scène subtile dans la brutalité de ses couleurs, déclinant à merveille les nuances de nuit.

La musique est tout aussi splendide, avec des rappels de modernité éclatante avec même une guitare électrique dans la fosse et des pages orchestrales d’une rare beauté. Régis Campo signe une partition riche, forte, avec une série de rappels à différentes inspirations mais avec une homogénéité originale et un très beau traitement du lyrisme et surtout un dessin quasiment au lavis des chœurs, une très belle idée. Malgré quelques longueurs vers la fin, avec un trio de femmes interminable et un chœur de fin en filigrane qui casse l’émotion finale, nous sortons avec une appréciation très positive de cette musique riche, élégante et à la noirceur voluptueuse.

L’Orchestre Symphonique de Mulhouse et la direction de Marcus Bosch déploient efficacement les couleurs de la partition de Régis Campo, comme des grandes ailes sur les longues pages orchestrales et comme des estocades effilées et brillantes dans les airs et les récits.

Côté voix, la palme revient incontestablement à Julien Behr. Ce jeune ténor, un peu palot dans la Ciboulette de Reynaldo Hahn à l’Opéra Comique, nous éblouit dans le rôle de Charles. Avec une amplitude impressionnante il incarne à la perfection ce rôle torturé.  Face à lui, la découverte de la production fut la jeune Hendrickje van Kerckhove en Claire, touchante, un véritable rayon de lumière dans ce monde de brume. En personnage douteux, l’époustouflant Fabrice di Falco en Fak nous démontre que la voix de contre-ténor peut être très inquiétante dans ses lignes et couleurs interlopes. Et Marie-Ange Todorovitch, splendide en Cécile, personnage torturé et tortueux, en grande forme elle est épatante.  Tout comme Mireille Delunsch qui puise dans tout son registre pour donner une force manifeste à Monique.

Hélas, nous avons été déçus par la mollesse de Paul Gay en Maurice, on ne sent aucune nuance et surtout aucune implication scénique. Décéption partagée par le Rodolfe de Christophe Fel, dont le surjeu nous étonne et handicape lourdement la lecture du personnage.

Quai Ouest a remporté le pari de l’audace. L’Opéra National du Rhin et son directeur Marc Clémeur, montrent à nouveau l’exemple de l’excellence, de l’originalité.

 

 
 

 

Dimanche 28 septembre 2014

LES MATINALES DE MUSICA : QUATUOR TANA

Jacques Lenot – Quatuor n°6 (2008) – Création Mondiale

Ondrej Adamek – Lo que no’ contamo’ (2010)

Yves Chauris – Shakkei (2012)

Pascal Dusapin – Quatuor n°4 (1997)

Salle de la Bourse – 11h

Musica est l’occasion pour le spectateur de faire des rencontres musicales et surtout de découvrir en création mondiale les fruits de l’émergence du XXIème siècle. Le Quatuor Tana, multiplie les rencontres avec des créateurs divers. Que ce soit dans la maîtrise de l’art du quatuor à cordes, avec un équilibre époustouflant ou l’engagement indiscutable dans la musique contemporaine, le Quatuor Tana est une des formations les plus attendues de cette édition de Musica.

Ce matin, salle de la Bourse, les espoirs étaient élevés, mais le programme nous a semblé un peu disparate. Tout d’abord nous nous demandons pourquoi avoir choisi la pièce de Jacques Lenot. Même si certaines idées sont intéressantes, la composition de Jacques Lenot demeure trop passive et languissante, voire même ennuyeuse. En revanche, l’extraordinaire Lo que no’ contamo’ d’Ondrej Adamek est un véritable chef d’œuvre de virtuosité. Le Quatuor Tana s’exécute avec audace dans cette partition exigeante mais empreinte d’un véritable souffle. C’est d’ailleurs la pièce la plus intéressante du concert, le seul moment où les carcans intellectualisants ont été brisés.

Shakkei de Chauris retombe dans la platitude sans pouvoir s’envoler, tout comme la pièce convenue et convenable de Pascal Dusapin. Hélas pour ce Quatuor Tana qui, on en est sûrs peut nous offrir une étendue de merveille quand le programme est mieux construit.

BARTABAS – GOLGOTA (2013)

Ballet équestre

Bartabas – Danse, conception, mise en scène, chorégraphie

Andrés Marin – danse

Musique – Tomas Luis de Victoria

Chevaux et âne – Horizonte, Le Tintoret, Zurbaran, Soutine, Lautrec

Contre-ténor – Christophe Baska

Cornet – Adrien Mabire

Luth – Marc Wolff

Comédien – Pierre Estorges

La Filature  – Mulhouse – 17h

Pour clore ce premier week-end en beauté, Musica, en collaboration avec la Scène Nationale de Mulhouse,  programme étonnamment Bartabas dans une création équestre étonnante.  Nous sommes d’abord étonnés de voir qu’aucune création musicale n’est présente dans le programme mais un programme aux limbes du baroque. Est-ce un rêve ?

Rêve étrange en tous cas.  Surtout on a l’impression par moments d’être tombé dans un tableau du magnifique Siècle d’Or, Bartabas et Andrés Marin ont réussi a concevoir sur scène les noirs passionnés et les ors des lumières de Zurbaran ou de Ribera.  La musique nous épate avec des interprètes splendides comme le parfait contre-ténor Christophe Baska et le cornet émouvant d’Adrien Mabire, un des maîtres de l’instrument.

Quitte à émoustiller la critique, nous nous demandons, face à ce spectacle, le véritable sens des intentions de Bartabas.  Voulait-il nous introduire dans un fantasme espagnol ou multiplier les poncifs sur le Siècle d’Or ? Parce qu’en effet, malgré les bonnes idées musicales et scénographiques,  nous remarquons surtout une série de clichés, fraises à l’appui, à la « Folie des Grandeurs ».  Golgota est un spectacle pour faire plaisir aux vacanciers de la Costa Brava qu’imaginent l’Espagne que comme du Flamenco, l’inquisition et la Semaine Sainte. La passion, la subtilité mâtinée de soleil de la musique de Victoria n’est pas mise en valeur, la beauté des chevaux espagnols et l’école équestre ne sont que des petits détails dans un spectacle plus obscur que le thème qui l’inspira.

Malgré une fin en chemin de croix, Musica s’ouvrit comme une fleur de nouveauté à la rentrée 2014.  Mais le festival se poursuit jusqu’au 10 octobre avec des réelles découvertes et un cœur qui bat au sein de Strasbourg aussi jeune que nos instants présents.

Par notre envoyé spécial, Pedro-Octavio Diaz

 

 
 

 

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