Compte-rendu critique, opéra.LYON, Opéra, le 30 déc 2017. ROSSINI : La Cenerentola. Montanari / Herheim

thumbnail_2-lacenerentolacjean-pierre_maurin2017_13312redimCompte-rendu critique, opéra. Lyon. Opéra, le 30 déc 2017. ROSSINI : La Cenerentola. Montanari / Herheim. Il était une fois une technicienne de surface, avec son balai et son chariot lourdement rempli, qui entre en scène et en silence au lever de rideau, alors que l’orchestre termine de s’accorder. Un livre tombe à ses pieds : c’est un recueil de contes que la jeune femme commence à feuilleter. Un nuage tout droit venu d’une machinerie baroque descend alors des cintres, transportant à son bord Rossini lui-même, tel qu’immortalisé tardivement par la lentille d’Etienne Carjat. Brandissant des pantoufles de vair, il fait de la jouvencelle l’héroïne de sa Cenerentola et, armé de sa plume, dirige l’ouverture de l’œuvre, indiquant jusqu’aux nuances au chef d’orchestre.
Véritable compositeur ex-machina, il s’attribue le rôle de Don Magnifico et, de près ou de loin, parfois même sous des colères de façade, sur le plateau comme dans les airs, ordonne toute la représentation.

 

 

Le conte est bon

 
 

C’est avec cette mise en abyme à l’allure fantastique que s’ouvre la nouvelle production imaginée par l’Opéra de Lyon – qui n’avait pas accueilli l’œuvre depuis dix-sept ans – en coproduction avec l’Opéra d’Oslo. Une production aussi virtuose que colorée, fourmillante d’idée, qu’on admire sans cesse avec dans les yeux un émerveillement enfantin. Un décor de cheminées du plus pur style Empire, alignées l’une derrière l’autre dans un magnifique effet de perspective ; des portes dont les colonnes représentent la reliure de l’ouvrage qui a ouvert la soirée ; ce même ouvrage qui passe de main en main, parcouru par tous les personnages tout au long du spectacle ; des structures pivotantes qui révèlent à l’envi le palais en ruine du terrible beau-père ; et enfin une utilisation virtuose de la vidéo, château féerique en toile de fond et cheminée crachant aussi bien de la fumée que… des notes de musique. Tous les ingrédients du merveilleux sont ainsi réunis, mais toujours avec une pointe d’ironie parfaitement assumée. Les costumes, pourtant somptueux, flirtent allègrement avec le kitsch, et celui d’Angelina oscille souvent entre rêve et réalité. Avant que, durant la conclusion orchestrale qui referme la partition, l’héroïne se voie d’un coup dépouillée de ses atours de princesse, pour revenir à sa condition de simple employée, tandis que des cintres tombe…, non plus un livre, mais un balai ! Une pirouette pendant que le rideau tombe, pas neuve mais toujours dramaturgiquement efficace. La direction d’acteurs se révèle d’une précision redoutable et d’un humour ravageur, parfois trop à notre goût, les rires des spectateurs couvrant quelquefois la musique, notamment durant le grand air de bravoure de Ramiro. Mais c’est bien la seule paille au sein d’une mise en scène d’une beauté, d’une intelligence et d’une efficacité rares aujourd’hui.
Pour porter cette scénographie faisant de Rossini/Magnifico sa figure centrale et son pivot, il fallait un interprète exceptionnel, aussi démesuré que charismatique. Peut-être la plus extraordinaire basse bouffe de notre époque, Renato Girolami était l’homme de la situation. Et ce n’est pas un hasard s’il était déjà – et lui seul – à l’affiche de la création de la production à Oslo en février dernier. Car il occupe l’espace scénique tel un géant, présence écrasante, visage aux mimiques superbement recherchées et voix de stentor à la projection large et à l’aigu tonnant. Des qualités rares que couronnent un mordant exceptionnel et un sillabato de haute école, faisant ainsi de chacun de ses airs un moment d’anthologie où l’on retient son souffle devant tant de maestria et de métier. Chapeau, monsieur.
Face à lui, les autres artistes tiennent très bien leur rang, et servent de leur mieux une écriture rossinienne qui ne leur est pas toujours naturelle et dont la maîtrise apparaît d’autant plus difficile que la mise en scène leur demande une constante mobilité de mouvements.

 

 

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Loin des figures parfois un rien pâles rencontrées dans ce rôle, Michèle Losier incarne une Angelina volontaire et pleine de caractère, et on apprécie d’entendre enfin un authentique mezzo servir cette partition – là où l’habitude nous a accoutumés bien souvent à des chanteuses courtes de grave –. Enfin une pâte vocale ronde et moirée dans le médium, un grave sonore et pleinement assis mais jamais excessivement appuyé, ainsi qu’une ample solidité dans un aigu triomphant. Seule l’agilité du rondo final, manquant parfois un peu de précision, prouve que les terres musicales de la mezzo canadienne se situent dans un répertoire plus large. Mais la performance de l’artiste demeure néanmoins à saluer bien bas.
Prince Ramiro aussi hilarant que charmant, Cyrille Dubois surprend dans une écriture vocale dans laquelle on ne l’attendait pas vraiment. Depuis un remplacement surprise dans le Comte Almaviva en juin 2013 au Théâtre des Champs Elysées, on n’avait plus entendu le ténor français dans un rôle du cygne de Pesaro en dehors d’un Narciso à Metz voilà deux ans. On est donc agréablement étonnés par une belle agilité, certes davantage mozartienne que réellement rossinienne, et surtout des aigus bien assurés, contre-uts nombreux et même un contre-ré dans sa cabalette. Très à l’aise sur scène, dansant et sautant, le chanteur compose un personnage tendre et énamouré, réellement attachant.
Plein de prestance, le Dandini de Nikolay Borchev affiche une belle puissance vocale et un timbre qui rend au personnage la couleur sombre exigée par la tessiture, davantage baryton-basse que le baryton central souvent entendu ici. Malgré une certaine raideur dans l’agilité, il se tire néanmoins honorablement des vocalises redoutables qui parsèment sa partie.
Alidoro efficace mais malheureusement effacé face à l’omniprésence de Rossini sur le plateau, Simone Alberghini fait montre d’un métier solide malgré une émission manquant d’impact.
Délicieusement insupportables, les deux chipies incarnées par Clara Meloni et Katherine Aitken se révèlent superbement complémentaire, l’acidité de Clorinda se mariant à merveille avec la rondeur de Tisbe.
Grimés en petits Rossini(s), ailés ou non selon les situations, les hommes du chœur offrent une prestation de haut vol, vocalement impeccable et théâtralement désopilante.
Aussi à l’aise dans la fosse que dessus, Stefano Montanari fait bien plus qu’assurer la direction musicale de la soirée. L’entracte passé, il est sur scène aux côtés de Don Magnifico, boit à une canette et tire quelques taffes sur une cigarette, avant d’enguirlander vertement les deux sœurs et de redescendre dans son abyme mystique. Plus tard, alors que Ramiro demande conseil à son « Maestro », c’est lui qui lui répond, d’une improbable et inénarrable voix de fausset ! Du bout de sa baguette vive mais toujours précise, il tient fermement l’orchestre de la maison, permettant ainsi des tempi parfois rapides mais jamais précipités et surtout des crescendi admirablement dosés qui permettent des montées en puissance jubilatoire, véritable sceau de cette musique.
On ne pouvait pas imaginer de meilleure manière pour refermer (ou presque) l’année 2017 et commencer 2018 dans la joie et le plaisir.

 

 

 

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Lyon. Opéra, 30 décembre 2017. Gioachino Rossini : La Cenerentola . Livret de Jacopo Ferretti. Avec Angelina : Michèle Losier ; Don Ramiro : Cyrille Dubois ; Don Magnifico : Renato Girolami ; Dandini : Nikolay Borchev ; Alidoro : Simone Alberghini ; Clorinda : Clara Meloni ; Tisbe : Katherine Aitken. Chœurs de l’Opéra de Lyon ; Chef des chœurs : Barbara Kler. Orchestre de l’Opéra de Lyon. Direction musicale : Stefano Montanari. Mise en scène : Stefan Herheim ; Décors : Daniel Unger, Stefan Herheum ; Costumes : Esther Bialas ; Lumières : Phoenix (Andreas Hofer) ; Vidéo : fettFilm (Torge Möller, Momme Hinrichs) ; Dramaturgie : Alexander Meier-Dörzenbach. Illustration : JP Maurin 2017 / Opéra national de Lyon 2017

 

 

 

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