Compte-rendu : Versailles. Opéra Royal, le 21 mai 2013. Pierre-Louis Dietsch : Le Vaisseau fantôme ou Le Maudit des mers. Sally Matthews, Russell Braun, Bernard Richter. Marc Minkowski, direction musicale

Pierre-Louis Dietsch PortraitEn cette année de bicentenaire wagnérien, l’Opéra Royal de Versailles présente les fruits d’une aventure inédite : exhumer le rarissime Vaisseau fantôme de Pierre-Louis Dietsch, créé à l’Opéra de Paris en novembre 1842, d’après un synopsis vendu par Wagner lui-même à l’institution lyrique avant qu’il n’en fasse son propre Fliegende Holländer.  La recréation lyrique est une nouvelle initiative du Palazzetto Bru Zane toujours aux avant-postes du défrichement d’ouvrages injustement oubliés… Dietsch, alors directeur des chœurs de l’Opéra, écrit – sur un livret de Paul Foucher, beau-frère de Victor Hugo – une œuvre singulière, d’une belle facture, à l’orchestration riche et variée, aux lignes amples et chantantes, dans la grande tradition de l’opéra français, mâtiné de brillance italienne – il avait été contrebassiste pour l’Orchestre des Italiens dirigé par Rossini –. Plus encore, dès les premiers accords de l’ouverture, c’est rien moins qu’à Verdi qu’on pense, notamment à Rigoletto, tant dans le rythme pointé lancinant des cuivres, qui préfigure celui qui ouvrira de la même manière le prélude du drame verdien, que dans l’évocation de la tempête et ses furtifs traits de flûte.

 

 

l’opéra français embarque à bord du Vaisseau fantôme

 

Un ouvrage étonnant, qui méritait d’être tiré de l’oubli, 170 ans après sa création. La distribution réunie ici se révèle internationale, et on peut regretter un plateau davantage francophone, ce qui aurait permis une plus grande compréhension du texte et du style si particulier de cette musique. Aux côtés du Scriften honnête de Mika Kares et du Barlow efficace d’Ugo Rabec, on peut remercier Julien Behr d’avoir remplacé au pied levé Eric Cutler dans le rôle d’Eric. La voix du ténor français est jolie, le phrasé élégant et il se tire avec les honneurs de son rôle, appris vraisemblablement en très peu de temps. Le Troïl du baryton canadien Russell Braun déçoit quelque peu, malgré les efforts visibles qu’il déploie pour rester fidèle à l’écriture française. Si l’instrument semble d’un beau métal, sa projection vocale paraît retomber à ses pieds, ce qui fait perdre à sa voix, et notamment son aigu – pourtant apparemment bien présent, notamment à l’unisson de Minnia à la fin de leur grand duo – une grande partie de son impact et de son mordant. Un Maudit qui pourrait impressionner mais dont la stature s’émousse. Face à lui, Sally Matthews accomplit une très belle performance en Minnia, grâce à une exquise musicalité et une concentration harmonique dans l’émission qui permet à sa voix de surplomber la masse orchestrale et de remplir la salle, notamment dans des aigus à la résonance frappante. Sa virtuosité n’est pas en reste, et sa polonaise brillante au premier acte démontre sa maîtrise des trilles et de l’agilité, en technicienne accomplie. Seule la clarté de la diction pâtit parfois de cette conception d’un chant plus vocal que réellement dit, sauf lorsqu’elle s’efforce d’articuler clairement certains mots, qui prennent alors un impact saisissant.

Mais notre coup de cœur va sans réserve au Magnus de Bernard Richter, à la vocalité toujours aussi solaire et radieuse, éblouissante d’éclat. Grâce à ce placement haut exempt de tout sombrage et autre engorgement, il déploie ainsi sans effort une voix puissante et claire, semblant littéralement traverser tant l’orchestre que le chœur, parfaitement audible durant toute la représentation. En outre, il nous gratifie de magnifiques phrasés sur le souffle, d’aigus et suraigus riches, faciles et percutants, ainsi que d’une déclamation du texte de haute école. Un grand ténor actuel, qu’on a déjà hâte de réentendre.

On salue également la très belle prestation, d’une belle homogénéité malgré un certain manque de dramatisme, du Chœur de Chambre Philharmonique Estonien. A la tête de ses Musiciens du Louvre Grenoble, Marc Minkowski couve amoureusement cette partition qu’il est le premier à redécouvrir et la fait briller de tous ses feux, galvanisant ainsi ses instrumentistes d’un enthousiasme communicatif.  Une découverte passionnante que ce Vaisseau fantôme de Dietsch, qu’on réécoutera avec grand plaisir prochainement : le cd est annoncé courant 2014…

Versailles. Opéra Royal, 21 mai 2013. Pierre-Louis Dietsch : Le Vaisseau fantôme ou Le Maudit des mers. Livret de Paul Foucher. Avec Minna : Sally Matthews ; Troïl : Russell Braun ; Magnus : Bernard Richter ; Eric : Julien Behr ; Barlow ; Ugo Rabec ; Scriften : Mika Kares. Choeur de Chambre Philharmonique Estonien ; Chef de chœur : Heli Jürgenson. Les Musiciens du Louvre Grenoble. Marc Minkowski, direction musicale

Illustration : Pierre-Louis Dietsch, compositeur du Vaisseau Fantôme (livret de Richard Wagner), DR

 

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