Compte-rendu : Verbier. 20è Festival de Verbier (Valais, Suisse), mardi 23 juillet 2013 : récital Gregory Sokolov, piano. Schubert, Beethoven…

Grigoty Sokolov at the Philharmonie during rehearsal 17NOV2006Le concert d’un pianiste comme Grigory Sokolov est toujours cérémonie, envoûtante et un rien étrange. Il en a été ainsi dans la 20e édition de Verbier. Un programme où le magnifique pianiste russe fait sentir tout le tragique austère de Schubert, et une monumentalité sans âge dans l’immense op.106 de Beethoven.

 

 

Un bureaucrate gogolien

 

« Uomo di sasso » (le Commandeur dans Don Giovanni) ? « Je suis une force qui va » (Victor Hugo) ? Un Faust russe ? Les trois identifications sont plausibles en ce pianiste étrange que pourtant on redécouvre à chacune de ses…apparitions, continent mystérieux, clos de barrières sans passe-droits…De cet O.V.N (ou mal)I (dentifié)., on connaît aussi le ritualisme : entrée et sortie de scène mécaniques, le même pas pressé, presque égal, de bureaucrate gogolien se rendant au travail, une absence au public sauf par des saluts sans trace d’empathie, un écartement de tout ce qui pourrait nuire au message intérieur, la certitude probable d’une mission qui pousse à accomplir souverainement son Art. Sokolov se sentirait-il investi par quelque D(d)ieu, impératif catégorique abstrait, « daïmon » socratique (mais quel anti-Socrate mutique avec ses frères humains !) ? D’ailleurs, avec qui tient-il constamment un discours dont on devine les fragments non sonorisés sur des lèvres expressives ? Et que signifie cette coda de chaque concert, « ite missa est » à 6 versets d’une rigidité qui contredit aussitôt toute idée de plaisir et gratitude dispensés aux spectateurs tétanisés d’admiration ?

Sensibilité brutale de la démarche

Le récital de Verbier est schubertien en sa 1ère partie, avec du très connu et aimé depuis toujours (les Impromptus D.899, alias op.90), et du bien moins exploré, dans les Klavierstücke D.846. C’est une sorte sublimée d’investigation, objectivement dramaturgique, du corps musical. A nous de suivre ce chercheur incorruptible ! Le 1er Impromptu s’énonce lentement, à notes détachées et quasi-scandées, ce qui tire le texte vers une marche probablement difficile et douloureuse, mais sans faiblesse. Cela continue parfois en immense crescendo où s’atteint une sauvagerie que viendront trouer deux ou trois éclaircies. Le 2nd ne peut être que fluide, mais venu d’un lointain mystérieux, presque sans grâce, et la coda prend des airs de toccata pour orgue alla Bach. Le 3e est mémoire, mais fait voir l’ombre portée d’une fatalité qui s’infiltre entre les strates du récit intérieur. Et le 4e : tout ampleur qui envahit l’espace, se nourrit d’ardeur qui par moments s’apparente au cri. « C’est, dit ma voisine de concert, une sensibilité brutale de la démarche »…

Trois poèmes noirs

Les 3 Klavierstücke, G.Sokolov les explore pour ce qu’ils sont, un impitoyable chantier d’ultimité, où Schubert traduit en toute liberté ce qui le hante. Le 1er se fait terrifiante course à l’abîme, mémoire à l’investigation cruelle, vague de tremblements et de trilles, dissonants arpèges qui rappellent les cercles maléfiques d’ondes encerclant la ville (Die Stadt) dans le lied de Heine. Le 2nd s’abandonne d’abord à la mélancolie (une humeur noire, tout de même, selon l’étymologie !), puis se livre au martèlement terrible de quelque vision. Le 3e semble pressé, mais de quoi ? Peut-être d’atteindre l’éclaircie tournante au centre de la pièce : mais ici encore, l’articulation et la lenteur d’énoncé l’emportent sur la beauté modulante, avant que la coda ne fasse resurgir quelque tourment violemment allié au Fatum(Destin).Et l’on songe que Sokolov a merveilleusement compris le côté poème noir de ces trois pièces, dans leur parenté avec les derniers cycles de lieder, et l ’âme désemparée de Schubert pressentant l’adieu au monde.

Je (démiurge) est un autre

Dans l’op.106 beethovénien, « Je – démiurge – est un autre ». Sokolov , en cette partition légendaire, s’engage avec la décision d’en découdre avec une seconde présence du Destin :le poème minéral de la Sonate, qui monte des entrailles du monde, n’est-il pas aussi, selon l’expression du poète symboliste, « explication orphique de la Terre » ? Le 1er allegro énonce d’emblée son armature : un appel impérieux – bloc de paroles-, auquel une réponse paraît apaisement, mais un écroulement intérieur s’impose aussitôt. Ainsi va le discours, qui est aventure contrôlée, et chez Beethoven la structure contrapuntique – déjà pré-écho du finale – joue son rôle pour combler les béances de l’angoisse. Car l’interprétation du pianiste russe, en même temps qu’elle nous comble de présent(s), rend lisible à tout instant l’avenir de la partition. Des pensées détachées du scherzo, en groupes de deux, s’inscrivent sur grondements d’orage au lointain : cela prépare à la merveille incantatoire, au Temps suspendu de l’Adagio, prière apportée par le vent sans fureur d’un horizon énigmatique, et finissant – si longtemps après, toute course horlogère abolie – par y retourner, inélucidée, pénétrante et sans crainte d’être oubliée.

Son parcours de Wanderer

Son parcours de Wanderer, à lui Ludwig, mais qui n’a pas vraiment ici charge de marche douloureuse, hors Histoire, un Matin du monde. L’inspiration – on dirait la transe, pourtant Sokolov en ces vingt minutes est au ralenti absolu d’une « purgation des passions », comme la nommaient les Anciens – communique une certitude d’extension possible vers l’infini : l’océan paraît, ou plutôt pour un pianiste russe, la plaine sans limites, espace mental où il « s’embarque » en songerie. Passant par le comble – ah ! ces trilles… – du récitatif éperdu , les presque-cris d’intervalles sans mesure du clavier saisi comme champ d’expériences sonores, l’admirable phrase finira par s’égrener en allant se dissoudre aux limites de l’audible. Et on s’interrogera : est-ce demande de pitié des humains, les dieux pardonnent-ils ? Ou ayant trouvé cette mélodie, Orphée (c’est lui, encore, bien sûr) pardonne-t-il aux dieux leur cruauté ?

La déraison de la raison

Mais après le bref largo désorienté doit encore venir un dernier personnage, à la fois combattant et architecte, dont la volonté inscrit dans l’espace de la Sonate une fugue, hommage au génie de Bach, déraison bâtie sur un excès de raison, beauté qui puise aux aspérités de la laideur, un instant voilée d’une tendresse inattendue, puis partant avec le Trille vers son assaut ultime. Sokolov aura été tour à tour l’un et l’autre, l’orant et le furieux, dans la solitude sans théâtralité de sa propre grandeur, démiurge nous quittant stupéfiés et comblés, indissolublement.

Des bis par six

Toujours impavide, il revient avec le don de ses bis-par-six. Cinq fois, c’est un XVIIIe français, mélange d’oiseau chanteur, de danseur à inventions délicieusement irrégulières, de paradis recherché dans le rythme et l’harmonie complexes. Et, en adieu, un Brahms d’Intermezzo pour la fin de vie, berceuse d’ une douleur tenace, rêverie que soulève secrètement une exultation de pouvoir et devoir encore se formuler.

20e édition du Festival de Verbier : récital Gregory Sokolov, 23 juillet 2013. Franz Schubert (1797-1828) : Impromptus D.899, Klavierstücke D.946. Ludwig van Beethoven (1770-1827) : Sonate op.106.

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