Compte rendu, opéra, Thiré, le 31 août 2018. Gay et Peppusch : The Beggar’s Opera. W. Christie / R. Carsen

william christie les arts florissants chapeau jardiner gardenerCompte-rendu, Ballad Opera, Thiré, Dans les jardins de William Christie, le 31 août 2018. Gay et Peppusch : The Beggar’s Opera. W. Christie / R. Carsen. Le succès de cette production, créée en avril dernier aux Bouffes du Nord, s’inscrit bien dans le triomphe durable de sa création londonienne. Pour ces septièmes Rencontres musicales en Vendée, William Christie, qui en est l’artisan, a tenu à offrir cette réalisation hors du commun à son public. A en croire les chanteurs, la version de ce soir diffère sensiblement de celle de la production parisienne.

Sur le Miroir d’eau, dans l’alignement de ses merveilleux Jardins, la nuit tombe. Un fond de scène surprenant, formé de volumineux cartons empilés, côté jardin, un clavecin. Nous sommes dans les bas-fonds, dans un entrepôt que des malfrats, aux ordres de Mr. Peachum, vont fuir à la stridence d’une sirène de police, non s’en s’être emparés d’un abondant butin. Le décor est planté. L’ouverture se fonde sur « One evening, having lost my way », un air de l’acte III, sujet de fugue. Ici, William Christie lui donne une couleur populaire, par l’instrumentation, comme par le jeu et la rythmique au point que mon voisin croit y reconnaître un accordéon (!). Ce parti pris ne se démentira jamais. Malgré l’hétérogénéité des sources, c’est bien le même esprit qui souffle à travers l’oeuvre.

William Christie joue au Parrain

Dès la création de 1728, le succès fut à la fois foudroyant et durable. L’ouvrage connut trois éditions successives : la première, de la même année, avec les airs, la deuxième, aussitôt, y ajoutait l’ouverture, enfin un an après était publiée l’édition complète, avec les basses des airs, et tous les textes. Rééditée en fac-simile en 1961, cette dernière est aisément accessible, et c’est sur elle que s’est fondée la réécriture qui nous vaut ce spectacle. La satire politique et sociale, acerbe, séduisit l’opinion comme toute l’intelligentsia londonienne. Le tableau est d’autant plus féroce qu’il est pertinent, juste. Hogarth illustra de nombreuses scènes. Pepusch, compositeur allemand installé à Londres bien avant Haendel, avait écrit pour ce dernier le livret d’Acis et Galatée. Il fut sollicité par John Gay, sorte de Favart anglais, pour participer à l’écriture du Beggar’s Opera, vaudeville malgré son appellation (Ballad Opera) empruntant ses airs aux chansons à la mode comme à certains airs d’opera seria. En dehors de l’ouverture, signée du premier, on ignore la part exacte que chacun prit à l’entreprise. Ancré dans l’actualité de son temps, riche en allusions, le livret original ne présente d’intérêt que pour les historiens spécialisés. Aussi William Christie a-t-il confié, outre la mise en scène, la réécriture des dialogues à Robert Carsen, secondé de Ian Burton. Les librettistes et dramaturges ont resserré l’action, réécrit les dialogues, en conservant une large part des airs originaux, réalisés et instrumentés par William Christie, qui, du clavecin, impose du rythme et de la vigueur à l’ouvrage. Les mélodies sont syllabiques, de caractère populaire, si ce ne sont les parodies (Haendel, Greensleaves). Les réalisations et instrumentations de la basse des airs traduisent à merveille leurs caractéristiques : des danses traditionnelles, souvent irlandaises, au raffinement aristocratique des airs accompagnés au luth par Thomas Dunford. La danse est omniprésente, avec nombre de gigues, mais aussi de figures de hip-hop, qui font bon ménage. Un régal pour l’esprit comme pour les sens, même si la comédie l’emporte souvent sur la musique. Les sur-titrages, des deux côtés du bassin, permettent au public non anglophone de suivre scrupuleusement le livret, ce qui est précieux pour les dialogues, enlevés, cyniques, lestes et souvent hilarants.

Le mur de cartons de marchandises (Mr Peachum travaille dans l’import-export) va se décomposer, se reconstruire au fil des scènes, ceux-ci devenant sièges ou tables ou bar. Nous sommes de plain-pied dans ce monde en perpétuel changement, entraînés dans un milieu sans foi ni loi, où chacun est prêt à vendre l’autre pour une poignée de billets, nous voilà dans la pègre londonienne, avec ses hiérarchies, ses barons de la drogue, ses souteneurs, ses prostituées, ses trafiquants en tous genres.

Les qualités requises pour interpréter les différents personnages relèvent autant, si ce n’est davantage, de la comédie que du chant. L’expression vocale, sous toutes ses formes, y est constamment sollicitée, comme la danse qui mêle danse contemporaine, le hip-hop et les acrobaties spectaculaires et millimétrées. La troupe, car c’est l’esprit qui préside à sa composition, est ainsi formée d’artistes relevant de toutes les disciplines, tous étant polyvalents. Mr.Peachum, le caïd, est au centre de l’histoire. Sa puissance pourrait être contestée par le gangster qu’aime sa fille. Son cynisme n’a d’égal que sa cupidité, partagée par sa femme. L’alcool et la drogue, dont le marché suscite les convoitises, font partie de son quotidien. Sans oublier le sexe, puisque tout cela va de pair. Robert Burt est Peachum, imposant par sa corpulence comme par sa voix de baryton – sonore et agile – et par son abattage. Mrs Peachum, vulgaire en diable, poissarde, alcoolique, est campée par Beverly Klein, qui doit certainement en rajouter pour jouer d’une émission altérée par la débauche. Excellent chanteur comme excellent comédien, le maquereau plus que bigame, auquel Jenny (fille du directeur de la prison) comme Polly (fille de Peachum) demeurent fidèles, bien que rivales, Macheath, est un beau gosse, chef de bande, campé par Benjamin Purkiss. Familier de la comédie musicale, la composition est juste, servie par une voix jamais prise en défaut. Les deux seules voix plus ou moins fraîches, touchantes, dans cet univers glauque, sont celles des amoureuses, Polly et Lucy, au caractère cependant bien trempé. Une autre crapule d’envergure est Lockit, le directeur de prison, père de Lucy, corrompu jusqu’à la moelle. Avec Mr. Peachum dont il est à la fois l’obligé, le complice, mais qu’il tient aussi sous sa coupe, voilà un duo exemplaire. Il y a du Laurel et Hardy dans leur relation comme dans leur corpulence. Les hommes de main de Macheath, merveilleux danseurs de hip-hop, acrobates, comme les filles qu’il a mises sur le trottoir forment deux groupes aussi variés qu’attachants : extraordinaires acteurs et chanteurs engagés. Dans un autre contexte, on parlerait d’apothéose pour la chorégraphie du tableau final, après un dénouement pour le moins surprenant.

Tous les musiciens groupés autour du clavecin de William Christie sont costumés en mendiants, en harmonie avec le milieu. Quant au chef, catogan, lunettes noires, bottines, c’est le loubard parfait, parvenu, mon beauf’ : un parrain dont l’élégance et le raffinement du baroque français se sont mués en un look qui rappelle à certains égards celui de Karl Lagerfeld, mais en survêtement à capuche.

Le professionnalisme abouti, l’engagement, le bonheur manifeste de chacun de participer à cette aventure relèvent de l’évidence, et la satisfaction du public, malgré la fraîcheur de la nuit, vaut aux interprètes de longues acclamations, justement méritées.

Compte rendu, Ballad Opera, Thiré, Dans les jardins de William Christie, le 31 août 2018. Gay et Peppusch : The Beggar’s Opera. W. Christie / R. Carsen. Crédit photographique © Patrick Berger

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