Compte rendu, opéra. Strasbourg. Opéra National du Rhin, le 24 octobre 2014. Pietro Mascagni : L’Amico Fritz. Teodor Ilincai, Brigitta Kele, Anna Radziejeweska, Elia Fabbian. Paolo Carignani, direction musicale. Vincent Boussard, mise en scène

Mascagni amico-fritz-photo-alain-kaiser- STRASBOURG onr_dsc95861413901935L’Opéra du Rhin, après une création de Régis Campo, s’est lancé dans la redécouverte d’une œuvre méconnue de Pietro Mascagni : L’Amico Fritz. Petit bijou à la durée modeste – trois actes déroulés en une heure et demi –, cette œuvre, composée en 1891, un an seulement après le triomphe de Cavalleria Rusticana, apparaît comme un retour du compositeur à ce qu’il estimait sa véritable identité musicale. L’âpreté du drame fait place à la volupté de la tendresse, et on se laisse transporter tant par les couleurs bucoliques qui parsèment la partition que par le lyrisme irrésistible des longues lignes qui se déploient à l’envi. Servant cette partition avec tout le sérieux qu’elle mérite, Paolo Carignani tire le meilleur d’un Orchestre Philharmonique de Strasbourg des grands soirs, cordes au legato de velours et bois charmeurs, tissant un véritable tapis sonore sous les pas des chanteurs, les enveloppant et les soulevant tour à tour.

 

 

Un bonbon au parfum de découverte

Contrastant avec cette générosité auditive, l’ascétique mise en scène de Vincent Boussard emplit la scène d’un vide désagréable, refusant l’opulence autant que la beauté. Démission devant la simplicité du livret ou refus de tout premier degré ? Un impressionnant – et bien inutile – changement de décor à vue, quelques poules arpentant le plateau et des projections vidéo bien chiches d’Isabel Robson, c’est peu pour servir la poésie de cette œuvre, et force est d’admettre que les riches drapés imaginés Christian Lacroix se révèlent par trop déplacés dans cet univers simple et villageois.

Heureusement, le versant vocal de cette soirée offre davantage de satisfactions.

En premier lieu, on applaudit sans réserve l’adorable Suzel de Brigitta Kele. La jeune roumaine se coule avec évidence dans la vocalité de la touchante paysanne, son généreux soprano lyrique déployant sans effort la richesse de ses harmoniques, emplissant la salle et nuançant son chant avec élégance. Elle croque ainsi un personnage profondément attachant, trouvant toujours l’émotion juste sans verser dans un pathos facile, au contraire pleine de grâce et de troublante féminité.

Face à elle, Teodor Ilincai fait étalage de son instrument plus brut, jamais avare de décibels, d’une vaillance jamais prise en défaut. Mais tant de mâle assurance paraît superflu pour un emploi tenant davantage de Nemorino que de Turridu.

En outre, on soupçonne le jeune ténor de lorgner d’ors et déjà vers des emplois dramatiques, tant son émission paraît désormais barytonante, comme alourdie et grossie dans le médium, rendant toute velléité de nuances difficile, la délicatesse occasionnant sonorités détimbrées et assourdies. L’aigu demeure en revanche conquérant, mais paraît émis en force, effort inutile dans une salle qui n’en demande pas tant. Le personnage, un peu pataud, est incarné avec justesse, et on croit sans peine à ce célibataire endurci prenant peu à peu conscience d’un amour qu’il désire autant qu’il craint.

Autour d’eux, le David sonore et percutant du baryton Elia Fabbian a tout du bon génie rappelant Malatesta ou Dulcamara chez Donizetti, tandis que le Beppe d’Anna Radziejewska prend des allures d’ange gardien et mêle son beau mezzo à la mélancolie tzigane de son violon.

Amusants et complices, Sévag Tachdjian et Mark Van Arsdale forment un duo épatant, l’Alsace s’invitant dans la coiffe de la Caterina de Tatiana Anlauf. Massés dans les loges d’avant-scène, les chœurs de la maison ont offert, comme à l’heure habitude, une prestation irréprochable. Grand succès pour ce petit bijou de Mascagni, une gourmandise musicale qu’on a hâte de déguster à nouveau.

Strasbourg. Opéra National du Rhin, 24 octobre 2014. Pietro Mascagni : L’Amico Fritz. Livret de P. Suardon (Nicola Daspuro) d’après le roman d’Emile Erckmann et Alexandre Chatrian. Avec Fritz Kobus : Teodor Ilincai ; Suzel : Brigitta Kele ; Beppe : Anna Radziejeweska ; David : Elia Fabbian ; Hanezò : Sévag Tachdjian ; Federico : Mark Van Arsdale ; Caterina : Tatiana Anlauf. Chœurs de l’ONR ; Sandrine Abello, chef de chœur. Orchestre Philharmonique de Strasbourg. Paolo Carignani, direction musicale ; Mise en scène : Vincent Boussard. Décors : Vincent Lemaire ; Costumes : Christian Lacroix ; Lumières : Guido Levi ; Vidéo : Isabel Robson

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