Compte rendu, opéra. Paris, Opéra Bastille, le 27 avril 2017. BERG : Wozzeck. JM Kränzle.Marthaler / Schoenwandt

Berg-Alban-06Compte rendu, opéra. Paris, Opéra Bastille, le 27 avril 2017. BERG : Wozzeck. Johannes Martin Kränzle, Gun-Brit Barkmin, Kurt Rydl, Eve-Maud Hubeaux… Choeurs et orchestre de l’Opéra de Paris. Michael Schoenwandt, direction. Christoph Marthaler, mise en scène. Berg est de retour à l’Opéra National de Paris avec la reprise du Wozzeck de 2008 signé Marthaler, en guise d’hommage à Pierre Boulez ! La distribution mélangeant des jeunes espoirs et des artistes à la longue carrière est dirigée par le chef danois Michael Schoenwandt. Chef-d’oeuvre du 20e siècle / Alban Berg (1885 – 1935), avec Anton Webern et leur maître Arnold Schönberg, fait partie de l’autoproclamée Seconde École (musicale) de Vienne. Bien que la première école de Vienne de Haydn, Mozart, Beethoven et Schubert fut théorisée a posteriori, et il n’y a toujours pas de constat unanime sur ceci, la seconde est un mouvement du début du 20e siècle témoignant d’un parcours au départ post-romantique qui finit dans le sérialisme sévère de Webern, d’après le dodécaphonisme de Schönberg, qui a inspiré lui-même le sérialisme avant-garde de notre cher Pierre Boulez.

Wozzeck, premier opéra de Berg, est riche de la science, des idées et idéaux musicaux de cette école. Il représente un exemple extraordinaire de modernité et d’audace, avec une cohérence et cohésion heureuses mais surtout rares. Tout cela sans avoir recours à l’usage traditionnel de la tonalité occidentale et sa dichotomie majeur/mineur. Une musique atonale au grand impact émotionnel est précisément ce dont la pièce fragmentée de Büchner « Woyzeck » avait besoin pour en faire une œuvre lyrique universelle et intemporelle, d’une actualité manifeste indéniable.

les vérités qui dérangent

Le drame signé également Berg, d’après Büchner, raconte l’histoire de Wozzeck pauvre soldat barbier, fol amoureux de Marie avec qui il a eu un enfant en dehors des conventions sociales. Il finit par assassiner sa maîtresse en pleine rue, rongé par l’illusion de son infidélité. En réalité, il s’agît d’une tragédie à la fois réaliste, naturaliste, expressionniste. Et d’une œuvre profondément romantique. Wozzeck se sait condamné par sa position sociale, son incapacité de devenir maîtriser sa vie ; une impuissance qui est directement liée à sa disposition mentale, que d’autres personnages remarquent froidement mais que personne ne souhaite ni envisage transformer. En se résignant et s’abandonnant à une folie produite par des troubles socio-somatiques (et économiques!) de son époque, Wozzeck, le dépourvu, l’amoral, le fou, vit l’illusion temporaire d’appartenance, avant la tragédie ultime. Il a des choses, comme un enfant qu’il néglige, plusieurs travaux, une maîtresse, mais on dirait qu’il pense que la seule chose dont il doit se soucier, c’est un récit identitaire désolant auquel il s’attache, comme si cette construction était en vérité la seule chose qu’il possédait.

La production de 2008 de Marthaler est idéale dans ce sens. Elle situe l’action dans une sorte de foire ringarde d’une banlieue minable du début des années 90. Des enfants jouent à l’extérieur de la grande tente où les adultes ne s’adonnent à rien de précis, mais subsistent par la force terrible de l’inertie ; ils ont des échanges et des gestes désolants, la débauche n’étant même pas un but mais une espèce d’habitude antalgique.
Le travail d’acteur est pointu comme il se doit pour une pièce d’une telle envergure, et le rôle-titre incarné par le baryton Johannes Martin Kränzle n’est moins qu’extraordinaire, et dans le jeu d’acteur et dans le chant. Le baryton fait ses débuts à l’Opéra de Paris avec cette reprise et rayonne d’intensité dramatique, se sert brillamment du Sprechgesang, et compose un personnage dont le chant paraît véritablement être le plus beau des cris de désespoir. Si Gun-Brit Barkmin dans le rôle de Marie, la maîtresse, fait aussi des débuts heureux à l’Opéra de Paris à l’occasion, nous la trouvons pas toujours capable de dépasser la fosse de l’orchestre. Au niveau scénique, elle reste cependant exquise. Comme l’est d’ailleurs Eve-Maud Hubeaux que nous sommes heureux de voir et d’entendre dans le rôle secondaire de Margret. Délicieusement piquante dans le jeu d’acteur, elle déploie tous ses talents avec un chant tonique, velouté et maîtrisé avec une facilité apparente, étonnante. Le Docteur de Kurt Rydl est imposant et tout aussi tonique, tandis que le Tambourmajor de Stefan Margita réussit la tâche de chanter ses notes souvent insolites et insolentes. L’Andrès de Nicky Spence est une belle révélation comme la Hubeaux, au chant percutant et à la diction et au jeu d’acteur remarquables. Bon effort également au niveau de l’interprétation scénico-musicale pour le jeune baryton Mikhail Timoshenko. Les choeurs dirigés par Alessandro di Stefano sont, eux, décevants.

vspjjhssasccfdhgtltcEt que dire de l’orchestre ? Ces postludes, interludes, intermèdes et autres inventions purement instrumentales aux allures souvent mahlériennes sont interprétés savamment et avec diligence par l’Orchestre de l’Opéra sous l’excellente direction, parfois un brin trop sage, de Michael Schoenwandt. Le tissu orchestral est la clé de la cohérence musicale de l’oeuvre, en l’occurrence, la prestation est exemplaire. Presque deux heures de musique atonale d’une beauté troublante, stimulant les sens et l’intellect, sans entracte… soit une expérience à vivre absolument, encore à l’affiche à l’opéra Bastille les 5, 9, 12 et 15 mai 2017.

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