Compte-rendu, opéra. Paris, Opéra Bastille, le 13 décembre 2015. Hector Berlioz : La Damnation de Faust. Avec Jonas Kaufmann (Faust), Sophie Koch (Marguerite), Bryn Terfel (Méphistophélès), Edwin Crossley-Mercer (Brander), Sophie Claisse (Voix Céleste). Alvis Hermanis (mise en scène). Philippe Jordan (direction musicale).

Jonas Kaufmann est RadamèsOn le sait, La Damnation de Faust du génial Hector Berlioz est une partition rebelle, à la fois opéra de l’imagination et anti-opéra , dont la fantaisie et la concision des scènes causent bien des soucis aux metteurs en scène qui s’aventurent à la traduire en images. Nouveau trublion des scènes lyriques internationales, le letton Alvis Hermanis – signataire d’une extraordinaire production des Soldaten de Zimmerman au Festival de Salzbourg – a essuyé une bronca historique à l’Opéra Bastille, à l’issue de la première, à tel point que Stéphane Lissner lui a demandé de revoir certains détails de sa copie, changements opérés dès la deuxième représentation (nous étions, quant à nous, à la troisième).

Mise en scène huée à l’Opéra Bastille

Bronca à Bastille

La DamnationNous n’avons donc pas vu certains « effets », tel la copulation d’escargots pendant le grand air de Marguerite « D’amour l’ardente flamme », qui a provoqué l’ire ou les rires du public, et qui pourtant ne faisait, nous le voyons ainsi, que traiter avec humour l’érotisme très accusé entre les deux principaux protagonistes. Pour notre part, donc, nous avons été séduits par la production, tant par son postulat de départ – Faust est ici un scientifique et non plus un philosophe, dédoublé par Stephen Hawking dans un fauteuil roulant (joué par le danseur Dominique Mercy), convaincu que la survie du genre humain passe par la colonisation de Mars – que par les fabuleuses images vidéo de Katarina Neiburga, projections d’une grande beauté visuelle (images de mars, champ de coquelicots d’un rouge flamboyant, baleines s’ébattant dans l’onde ou encore spermatozoïdes jetés dans une course frénétique pour aller féconder une ovule), jamais gratuites à nos yeux, à l’instar des superbes chorégraphies imaginées par Alla Sigalova.

Un bémol cependant à apporter à ses dernières, qui n’ont rien à voir avec leur pertinence et beauté intrinsèque, mais leur omniprésence nuit parfois à l’attention que l’on devrait porter au chant, comme à la musique. Autre point noir, Alvis Hermanis ne s’est pas assez investi dans la direction d’acteurs, les chanteurs – et plus encore le chœur – restant la plupart figés, ou ne faisant que passer de cour à jardin sans guère plus d’interaction entre eux.

 

Jonas Kaufmann, Bryn Terfel : Faust et Méphistofélès de rêve

Mais c’est plus encore pour le somptueux plateau vocal que le déplacement s’imposait. Le ténor star Jonas Kaufmann campe un Faust proche de l’idéal, capable d’assumer aussi bien la vaillance de « L’Invocation à la Nature » que les ductilités du duo avec Marguerite. A partir du sol aigu, son utilisation très subtile du falsetto délivré pianississimo (la « marque maison » du ténor allemand) est un authentique tour de force, et le raffinement avec lequel il intègre ces passages escarpés dans la ligne mélodique souligne une musicalité hors-pair. De surcroît, sa prononciation du français est parfaite, de même que celle du baryton gallois Bryn Terfel, tour à tour insinuant et incisif, qui ravit l’auditoire avec sa magnifique voix chaude et superbement projetée. La puissance de l’instrument, la beauté d’un timbre reconnaissable entre tous, comme la pertinence du moindre de ses regards, donnent le frisson. Enfin, comment ne pas être admiratif devant la multitude d’inflexions dont il pare la fameuse « Chanson de la puce », ou devant l’intelligence et l’élégance avec lesquelles il délivre sa magnifique « Sérénade ».

Face à ces deux personnages, Marguerite symbolise la vie qui résiste. La voix ronde et chaude de Sophie Koch donne beaucoup de douceur à l’héroïne, et la manière dont la mezzo française délivre avec maîtrise et émotion sa « Ballade », de même que sa « Romance », fait d’elle une Marguerite lyrique et grave à la fois, qui est la vraie opportunité offert à l’humanité d’être sauvée. La distribution est complétée par le Brander plus que convenable du baryton Edwin Crossley-Mercer. Quant aux Chœurs de l’Opéra de Paris, magnifiquement préparés (désormais) par José Luis Basso, ils sont superbes de bout en bout, et la cohésion des registres impressionnent durablement dans la fugue de l’Amen ou encore dans la sublime apothéose finale.

Dans la fosse, Philippe Jordan veille aux grands équilibres, et si « La Marche hongroise » manque de clinquant, il sait toutefois – à certains moments – conduire à l’effervescence un Orchestre de l’Opéra de Paris qui fait honneur à l’extraordinaire et subtile orchestration berliozienne. Sous sa baguette, la phalange parisienne vit, les cordes chantent, les bois se distinguent, et les mille et un détails de la partition sautent ici à nos oreilles enchantées. A peu près seul et contre tous – et malgré les quelques réserves émises plus haut – la mise en scène imaginative et esthétique d’Alvis Hermanis nous a fait rêver.

Compte-rendu, opéra. Paris, Opéra Bastille, le 13 décembre 2015. Hector Berlioz : La Damnation de Faust. Avec Jonas Kaufmann (Faust), Sophie Koch (Marguerite), Bryn Terfel (Méphistophélès), Edwin Crossley-Mercer (Brander), Sophie Claisse (Voix Céleste). Alvis Hermanis (mise en scène). Philippe Jordan (direction musicale).

Comments are closed.