Compte-rendu, opéra. Milan, le 12 mars 2017. La Scala, Rossini : La Gazza Ladra / Riccardo Chailly / Gabriele Salvatores

rossini-portrait-gioachino-rossini-bigCompte-rendu, opéra. Milan, le 12 mars 2017. La Scala, Rossini : La Gazza Ladra / Riccardo Chailly / Gabriele Salvatores. Trop souvent réduit à sa célébrissime ouverture, La Pie voleuse fut créé avec un immense succès ici même à la Scala il y a exactement deux cents ans, en mai 1817. Les Milanais cependant n’avaient pas revu l’œuvre depuis 1841 ! Il faut donc saluer l’initiative de la Scala pour cette production parmi les plus attendues de la saison. Cet opéra semi-serio, un genre hybride peu présent dans l’esprit des programmateurs, est en effet rarement donné ; on se souvient qu’il avait fait, en 2009, les délices des festivaliers de Bad Wildbad, sous la direction inspirée du regretté Alberto Zedda. Sur un sujet relativement anecdotique (le vol de couverts en argent par une pie), mais qui pose la question de l’injustice sociale, Rossini élabore un monument d’une durée quasi wagnérienne. On reste notamment impressionné par la scène de la procession vers l’échafaud (« Tremate, o popoli »), et du procès de l’héroïne, au second acte, qui fait écho au fait divers tragique dont s’est inspiré le librettiste Gherardini.

 

 

 

Une Pie aguicheuse

 

La mise en scène, en tous points admirable, a été confiée à Gabriele Salvatores, cinéaste et authentique homme de théâtre, qui avait déjà mis en scène un autre opéra « animalier », The English cat de Henze. Dès l’ouverture, le ton est donné avec une femme-pie danseuse et acrobate, qui devient le fil rouge aérien, fugace et poétique de l’opéra. Le caractère naturaliste de l’intrigue – la scène se passe dans un gros bourg près de Paris – est respecté par des costumes d’époque magnifiquement restitués (la scène de la liesse populaire au début du premier acte) et une scénographie ingénieuse : on voit sur le côté droit un décor de théâtre qui se transformera tour à tour, au gré d’un jeu subtil des lumières, en immeuble d’habitations, en cellules de prison ou en tribunal. Le metteur en scène s’est en outre entouré des marionnettes des Fratelli Colla qui livrent tout en délicatesse, et dans les moments clé, une lecture en contrepoint de l’intrigue, et malgré l’immensité de la scène et de la salle, on ne perd rien du raffinement de ces fragiles personnages de bois.

Un casting de haut vol

Une des raisons qui explique la relative rareté de l’œuvre sur les scènes tient à son extrême difficulté vocale. Il ne faut pas moins de deux ténors, deux sopranos, trois basses et deux mezzo exigents pour résister aux pyrotechnies vocales de la partition rossinienne. La distribution réunie pour cette résurrection milanaise ne déçoit pas. Si la basse Paolo Bordogna, dans le rôle de Fabrizio, a un timbre légèrement voilé, malgré une vaillance et une présence scénique pleine d’aplomb, tous les autres interprètes méritent les plus vifs éloges. Dans le rôle difficile de Ninetta, Rosa Feola déploie, dès son entrée en scène (« Di piacer mi balza il cor ») un timbre cristallin parfaitement articulé. Pippo et Lucia, respectivement Teresa Iervolino et Serena Malfi, séduisent par leur projection puissante et leur jeu dramatiquement engagé. Magnifique prestation également du ténor qui monte, Edgardo Rocha, dans le rôle de Giannetto, le fiancé de Ninetta : si sa gestuelle semble un peu gauche et pas très naturelle, la beauté de la voix ensorcelle et révèle une aisance stupéfiante dans les passages de voce spinta. Aux côtés de jeunes interprètes prometteurs (les excellents ténors Matteo Macchioni dans le rôle du vendeur ambulant Isacco, et Matteo Mezzaro dans celui du geôlier), on relèvera la prestation enthousiasmante de la basse Alex Esposito qui campe un père de Ninetta bouleversant de vérité dramatique, attentif aux moindres nuances du texte : grand moment d’émotion, lorsqu’il apprend la condamnation à mort de sa fille (« Accusata di furto »), le chant devient « bel canto » au sens noble du terme, traduit une grande expressivité, le sentiment de terreur qu’il éprouve le fait presque ressembler à un personnage inquiétant à la Füssli, un sentiment renforcé par la femme-pie qui rôde tel un spectre autour de lui. Et quelle joie de retrouver le vétéran Michele Pertusi, récemment entendu à Toulouse dans le rare Ernani de Verdi ! Son arrivée, en ombre géante, doublée en même temps par sa marionnette, est terriblement efficace. Chanteur toujours impeccable, racé, il apparaît comme un modèle d’élocution qui rappelle opportunément qu’un mélodrame français (La pie voleuse ou la servante de Palaiseau), avec ses exigences de diction qui perdurent dans les récitatifs italien, est à l’origine du livret de Gherardini.
Dans la fosse, l’orchestre et les chœurs de la Scala sont dirigés d’une main alerte par Riccardo Chailly, en digne héritier d’Alberto Zedda à qui la soirée était dédiée.

 

 

 

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Gazza ladra rossini scala chailly affiche classiquenews postergazzaladra40x60frCompte-rendu, opéra. Milan, Teatro alla Scala, Gioachino Rossini, La Gazza Ladra, 12 mars 2017. Paolo Dordogna (Fabrizio Vingradito), Teresa Iervolino (Lucia), Edgardo Rocha (Giannetto), Rosa Feola (Ninetta), Alex Esposito (Fernando Villabella), Michele Pertusi (Gottardo), Serena Malfi (Pippo), Matteo Macchioni (Isacco), Matteo Mezzaro (Antonio), Claudio Levantino (Giorgio / Il Pretore), Giovanni Romeo (Ernesto), Francesca Alberti (Una gazza), Marionnettes de la Compagnie Fratelli Colla, Chœur et Orchestre du Teatro alla Scala, Riccardo Chailly (direction), Gabriele Salvatores (mise en scène), Gian Maurizio Fercioni (décors et costumes), Marco Filibeck (lumières),  Bruno Casoni (chef des chœurs).

 

 

 

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