Compte rendu, opéra. Metz, Opéra-Théâtre, le 29 septembre 2017. Puccini : La Bohême. Paul-Emile Fourny / Roberto Rizzi Brignoli.

datauri-fileCompte rendu, opéra. Metz, Opéra-Théâtre, le 29 septembre 2017. Puccini : La Bohême. Paul-Emile Fourny / Roberto Rizzi Brignoli. La rencontre, la séparation, la mort. Le livret de La Bohême est familier, sans doute « le plus « contemporain » de tous les sujets d’opéra connus jusqu’alors » (René Leibovitz), la musique l’est tout autant. Au moins étions-nous sûrs d’une mise en scène, pour nouvelle qu’elle soit, exclusivement au service de l’ouvrage. Paul-Emile Fourny, auquel les Messins sont redevables de la reconnaissance de leur Opéra-Théâtre – dont il assure la direction depuis 2011 – s’est toujours signalé par cette probité –devenue rare – à l’endroit de la dramaturgie voulue par les librettistes et le compositeur, quels que soient les ouvrages et les lieux où il exerce son art. Pour autant, ce n’est pas l’opéra de papa, forçant les traits du mélo, comme dans les tournées de province du « bon » vieux temps, c’est une lecture humble, sans pathos ajouté, avec juste ce qu’il faut d’originalité pour renouveler l’intérêt. Si quelques partis pris surprennent, altérant la vigueur comme l’efficacité dramatique, la scénographie, efficace et belle, sert fort bien l’ouvrage, avec une distribution sans faiblesse, quelques voix superbes, et une direction exemplaire.

Le rideau se lève sur la traditionnelle mansarde, atelier où Marcel achève sa toile alors que Rodolfo rédige, tout à sa machine à écrire (Remington ?). En effet, l’action a été transposée à la « Belle Epoque », et les références au film « Moulin rouge » seront nombreuses.  Toute la profondeur de la scène est exploitée, avec de belles perspectives, l’escalier permettant l’accès à la mansarde, côté jardin. L’utilisation judicieuse de voilages translucides, valorisés par des éclairages appropriés, est bienvenue.

datauri-file-1C’est un jeune ténor mexicain, Diego Silva, à la carrière très prometteuse, qui campe Rodolphe : l’aisance manifeste, vocale comme dramatique, le timbre très séduisant, la puissance et la dynamique confèrent une vérité au personnage, que rien ne démentira. Son « Nei cieli biggi », puis le délicat « Che gelida manina » sont un régal. Le Marcello de Régis Mengus est juste, servi par une riche voix de baryton, dont la vérité du chant est manifeste. Les deux derniers compères, le philosophe Colline (Tapani Plathan, basse finlandaise) et le musicien Schaunard (Mikhael Piccone, baryton de la jeune génération) sont parfaitement assortis à cette joyeuse bande. La scène cocasse où le propriétaire vient réclamer son loyer (Jean-Fernad Setti, impressionnant par son chant comme par sa stature) fait sourire avant l’émotion. Le public, qui attend Mimi, sera comblé : Yana Kleyn est cette Mimi, avec des moyens vocaux superlatifs, dont elle use pour donner vie à l’héroïne discrète, sincère, passionnée, fragile, émouvante. Elle a la jeunesse du personnage. Encore inconnue en France, ce qu’on ne s’explique pas, sa carrière internationale atteste ses extraordinaires qualités de soprano lyrique en parfaite adéquation avec l’œuvre de Puccini. Bien sûr, les airs d’anthologie sont servis merveilleusement, mais aussi ses duos (« O soave fanciulla » tout particulièrement), les ensembles et, par-dessus tout, les récitatifs (quel  3ème acte !).
Au deuxième acte, l’animation joyeuse du café Momus nous renvoie à Toulouse-Lautrec, au Moulin rouge, et aux danseuses de french can-can.  C’est animé à souhait, mais l’exiguïté du cadre, la profusion de personnages, la multiplicité des chœurs, le rythme endiablé de la partition imposent une sorte de surcharge. Musette, la jeune effrontée, l’audacieuse, sincère dans son amour pour Marcel, mais frivole, Gabrielle Philiponet,  a séduit Alcindor, qui l’entretient, mais surtout le public. Ses qualités vocales et scéniques sont extraordinaires. A l’aise dans tous les registres, une voix sonore, agile, que ce soit dans sa valse « Quando me’n vo’ soletta » où elle s’envoie en l’air –sur une balancelle- ou dans ses récitatifs, une grande pointure que l’on retrouvera avec bonheur à Massy, dans le même rôle en mars 2018.

Le 3ème acte, à la Barrière d’enfer, paraît le mieux réussi. On oublie que le froid n’est pas suffisamment perceptible.  Les transparences, mises en valeur par des éclairages appropriés, donnent de la profondeur à la scène. Mimi, émouvante, comme ses partenaires, y est d’une justesse rare. C’est là certainement que Yana Kleyn se montre sous son meilleur jour. « Rodolfo m’ama », puis le « Donde lieta » ont-ils été mieux chantés ?  Le duo de Mimi et Rodolfo, auquel s’ajoutent la querelle entre Marcello et Musetta, atteint un sommet. L’orchestre, aux phrasés superbes, y participe pleinement. L’émotion nous étreint.

A la joie artificielle, débridée des quatre compères, va succéder le drame. Mais pourquoi avoir fait coiffer Marcel du bonnet de Mimi, dans la danse grotesque à laquelle les bohêmes se livrent ?
Profanation, en quelque sorte, de l’objet emblématique de l’amour que Rodolphe porte à Mimi. Pourquoi faire apparaître cette dernière en une courte robe, bras nus, alors que le froid tue, alors que sa réserve, sa discrétion et sa pudeur lui interdisent de s’accoutrer ainsi ? Ces contresens amoindrissent, hélas, la portée du drame et altèrent la perception du dénouement. Heureusement, l’orchestre, plus essentiel que jamais, nous fait oublier ces réserves pour nous concentrer sur l’une des musiques les plus sobres et les plus riches qui aient jamais été écrites.  Ecoutez ce finale et pleurez-y !

Roberto Rizzi Brignoli figure parmi les grands chefs italiens de notre temps, à juste titre. Familier de ce répertoire qu’il affectionne (c’est avec La Bohême qu’il fit ses débuts au MET en 2010), il le sert avec une conviction et une efficacité qui forcent l’admiration. Les musiciens de l’Orchestre National de Lorraine, captivés par sa direction, traduisent chacune de ses intentions. Le style, l’élégance, la souplesse, la dynamique et les phrasés, tout est là, avec une retenue et des dosages subtils que l’on savoure. L’attention portée par ce grand chef lyrique au plateau est permanente : solistes et chœurs sont conduits de façon admirable, particulièrement dans la complexité du 2ème acte. Un grand bravo !

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Compte rendu, opéra. Metz, Opéra-Théâtre, le 29 septembre 2017. Puccini : La Bohême. Paul-Emile Fourny / Roberto Rizzi Brignoli. crédit photographique : Arnaud Hussenot © Opéra-Théâtre de Metz Métropole

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