Compte rendu, opéra. Luxembourg, le 12 oct 2018. Verdi : La Traviata. Teodor Currentzis / Robert Wilson

Compte rendu, opéra. Luxembourg, Grand-Théâtre de la Ville de Luxembourg, le 12 octobre 2018. Giuseppe Verdi : La Traviata. Teodor Currentzis / Robert Wilson

currentzis toedor maestroEtrange chef, toujours surprenant, déroutant par ses approches singulières, Teodor Currentzis  prend cette saison la direction du nouvel orchestre  de la SWR. Ce soir, c’est celui qu’il a fondé à Novossibirsk, puis entraîné à Perm – dont il dirige l’opéra – qu’il conduit. L’adagio vaporeux qui ouvre l’opéra, retenu à souhait, est à la limite de l’audible, Le premier thème, au pathos souligné, voire outré dans l’appui du rythme par les basses, contraste avec le galop, molto vivace du second. La lecture scrupuleuse de Teodor Currentzis rompt avec les fausses traditions et rend sa vitalité dramatique à l’ouvrage, ce qui paraît d’autant mieux venu que son illustration scénique en est totalement dépourvue. Tendre, dramatique, toujours ductile et clair, avec de splendides solistes (le hautbois, la flûte etc.) l’orchestre adhère totalement à la direction expressive de son chef. A plus d’un moment, les contrastes accentués d’intensité, de tempo, la dynamique extraordinaire qu’il imprime font penser à une musique de film.
Le projet de Bob Wilson remonte à 1993  : après avoir vu sa Madama Butterfly, Gérard Mortier avait demandé au metteur en scène de préparer une Traviata. Il lui aura fallu rencontrer Teodor Currentzis pour que le projet se réalise,  à Linz, il y a trois ans, puis à Perm.

Jeux de mains, jeux de vilains

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Inchangée depuis des décennies,  la grammaire  des conventions de Bob Wilson est connue.  Cette Traviata n’échappe pas à la règle, stylisée, épurée, débarrassée de toute référence anecdotique au Paris mondain de la Restauration.  Commune aux mises en scènes de l’Américain, la gestique imposée à tous, y compris Violetta, aurait convenu pour que Coppélia, la poupée aux yeux d’émail, chante « les oiseaux sous la charmille »… Nul  besoin d’acteurs pour Bob Wilson, des paraplégiques font l’affaire, sauf pour les choristes-figurants bondissants et Annina trottinante. Ici, en dehors du début de l’acte III, où l’immobilité de la mourante est naturelle, l’étrangeté constante des postures, où seuls les bras et la tête des chanteurs sont animés, nous entraîne dans une dimension onirique. Le statisme ne leur laisse que leur expression vocale, puisque les gestes codifiés, totalement impersonnels, individuels ou collectifs, minimalistes, relèvent d’une grammaire scolaire.  Les déplacements sont le plus souvent lents, de prêtres durant la célébration d’un office. Y échappent le trottinement d’Annina et les bonds des hommes durant le bal.

Musique et lumières sont associées en permanence.  Si beaux soient les éclairages, leur pléonasme avec la musique, qu’ils doublent ou soulignent, gêne et contredit les intentions affichées par Wilson. Le résultat est toujours d’une réelle séduction esthétique, mais sent bien vite le procédé dans son caractère systématique. Les fonds de scène, où la lumière stratifiée semble perçue en haute altitude au travers d’un hublot, font partie de la panoplie de Wilson. Les effets de contre-jour, les tons le plus souvent estompés, ces silhouettes qui se découpent en arrière-plan séduisent toujours, mais ne font pas une action. Les costumes, même immobiles, apportent une touche esthétique bienvenue, les robes XIXe siècle des femmes tout particulièrement. Quant aux structures indéfinissables, abstraites, qui évoluent depuis les cintres ou au sol, leur intérêt est purement esthétique, même si le metteur en scène parle de symbolisme. Comment ne pas faire le lien avec la lanterne magique, ou le théâtre d’ombres de Georges Fragerolle et de son scénographe Henri Rivière, tous deux  un peu oubliés ? La parenté semble évidente, le figuralisme en moins.  Les scènes s’y enchaînent à l’identique, composant de beaux tableaux, dont les acteurs (passeurs conviendrait mieux) sont figés dans des attitudes hiératiques, le visage aussi inexpressif que s’ils portaient un masque du théâtre nô.

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N’était son italien, aux accents d’Europe orientale, Violetta est extraordinaire. Un peu en retrait au premier acte, la voix de Nadeja Pavola s’épanouira progressivement pour atteindre des sommets au dernier. Puissante, mais montant avec aisance et légèreté au contre-ré dans les nuances les plus subtiles, d’une virtuosité à couper le souffle, sans ostentation aucune, le seul pouvoir de sa voix nous émeut, à chaque intervention, et plus particulièrement durant tout ce dernier acte, sur lequel plane la mort et la rédemption. Alfredo, Airam Hernandez, se distingue par l’aisance de la projection, la beauté du timbre, et la sûreté du chant. Nous tenons là un grand ténor verdien. Nous n’en dirons pas autant de Germont, chanté par Dimitris Tiliakos. Ce soir la voix paraît grise, sans ligne ni noblesse,  le souflle court. Oublions. Aucun des chanteurs des rôles secondaires ne déçoit, l’équipe est homogène et totalement soumise à la direction exigeante de Teodor Currentzis. Tout juste pourrait-on obtenir une meilleure expression italienne, ce qui s’applique également au chœur.
Les longues ovations d’un public enthousiaste qui se lève comme un seul homme pour saluer cette production témoignent de l’efficacité et de la réussite d’une singulière réalisation.

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Compte rendu, opéra. Luxembourg, Grand-Théâtre de la Ville de Luxembourg, le 12 octobre 2018. Giuseppe Verdi : La Traviata. Teodor Currentzis / Robert Wilson

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