Compte rendu, opéra. Limoges. Opéra de Limoges, le 13 novembre 2014. Germaine Tailleferre : L’Affaire Tailleferre. Magali Arnault-Stanczak, Luc Bertin-Hugault, Dominique Coté, Jean-Michel Richer… Orchestre de Limoges et du Limousin. Christophe Rousset, direction. Marie-Eve Signeyrole, mise en scène et textes additionnels.

L’Opéra de Limoges propose cet automne la création d’un spectacle lyrique d’après les 4 opéras bouffes radiophoniques de Germaine Tailleferre (1892 – 1983), seule femme du groupe des Six, « Du style galant au style méchant », sous un livret de Denise Centore. Pour se faire, la jeune metteur en scène invitée, Marie-Eve Signeyrole, adapte le texte qui devient « L’Affaire Tailleferre », gagnant en cohésion et en unité. Christophe Rousset dirige l’Orchestre de Limoges et du Limousin et une distribution des jeunes chanteurs tout à fait pétillante !

tailleferre germaine-tailleferre-1Le groupe des Six, sous l’influence d’Erik Satie et Jean Cocteau, songe à revendiquer la musique française au XXe sièce comme ils l’idéalisaient, l’opposant au wagnérisme allemand ainsi qu’au dit impressionnisme de Debussy ou de Ravel. Ces personnalités distinctes unies par le hasard et avec une même mission, ne forment pas un groupe homogène comme le groupe des 5 (Russe) dont ils reprennent l’idée originelle. Ainsi se côtoient le classicisme irrévérencieux de Poulenc, le romantisme assumé de Honegger (pourtant Suisse!) et le lyrisme exotique de Milhaud, entre autres, sans le moindre souci. Germaine Tailleferre, longtemps oubliée, est la seule femme du groupe des compositeurs. L’ingratitude de l’histoire fait que son œuvre reste moins célèbre et connue que celle des compositeurs cités, en dépit de sa valeur et de sa modernité. En fait, le cas Tailleferre est complexe peut-être précisément pour la richesse de son inspiration. Moins définissable que Poulenc ou Milhaud, elle fait quand même preuve d un néo-classicisme proche du premier (dans le Concerto pour Piano et Orchestre n°1, ou encore ses ballets), d un intérêt pour l’exotique semblable au second (dans sa Pastorale Inca pour piano solo, sublime, ou encore son Fandango), mais Tailleferre sait  aussi se rapprocher de l’humour de Satie (dans la très réussie Fugue du parapluie pour piano solo), entre autres. Des pièces comme la Ballade pour piano et orchestre ou la Sonate pour piano et violon n°1,  elle fait preuve à la fois et d’originalité et d’inspiration historique protéiforme, mélangeant académisme, néo-classicisme, romantisme, impressionnisme et modernité. Remarquons enfin ses Six chansons françaises avec des textes du XVe, XVIIe et XVIIIe siècle, les premières compositions ouvertement féministes dans l’histoire de la musique !

 

 

Tailleferre revendiquée, réévaluée

 

 

Le pari de cette Affaire Tailleferre en 2014 est de faire des quatres mini-opéras bouffes, chacun inspiré musicalement par une « époque » de la musique française et par conséquent riche en pastiches, …. quelle coherence une telle œuvre oeuvre éclectique peut-elle montrer sur un plateau?  Ces opéras de poche s’intitulent Le bel ambitieux (parodie de Rameau), La fille d’opéra (parodie de Boieldieu et Auber), M. Petitpois achète un château (parodie d’Offenbach) et La pauvre Eugénie (parodie de Gustave Charpentier). Pour des raisons tout à fait logiques l’Affaire Tailleferre se termine avec la parodie délicieuse et pompeuse d’Offenbach et pas avec celle de Charpentier, beaucoup plus sombre, même si ce n’est pas l’ordre original ni chronologique. Le travail de Marie-Eve Signeyrole, déjà avec cette modification, est intelligent et juste. Elle paraît avoir un véritable souci dramaturgique, en ajoutant des textes propres qui sont en effet des ponts narratifs et comiques permettant de créer l’illusion d’unité. Les quatres opéras radiophoniques deviennent donc un seul spectacle mettant en scène quatre affaires judiciaires à l’humour insolent. Toute l’équipe des chanteurs-acteurs paraît, à son tour, complètement complice et investie. L’insistance sur le travail d’acteur est remarquable, et dans ce sens quelques personnalités se distinguent (le ténor comique Aaron Ferguson en patronne de maison close travestie ou encore le baryton Dominique Coté un M. Petitpois folâtre et loufoque). Huit danseurs participent activement dans l’action. Trois membres du tribunal au sexe inconnu, ou encore un avocat very hot, illustrent l’action avec leurs corps en mouvement. S’ils font parfois les régisseurs du plateau, ils donnent davantage de rythme et de panache à la narration. Félicitons la chorégraphe Julie Compans pour son effort, elle réussit à intégrer brillamment la danse dans l’action, et surtout offre au public des pas variés, adaptés aux situations et contextes de chaque épisode. Remarquons également les beaux costumes de Signeyrole et surtout le travail fabuleux de Fabien Teigné, scénographe. Ce dernier crée un tribunal surréaliste d’une richesse inattendue. Dès le lever du rideau, nous sommes devant un escalier géant qui n’est pas sans rappeler les décors des opéras d’Olivier Py. Ceci s’explique facilement, Teigné a été formé auprès de Pierre-André Weitz, le scénographe de Py. Nous constatons cependant que l’influence de l’œuvre de Py n’est pas uniquement évidente dans les décors. L’aspect théâtral, le théâtre dans le théâtre, fait parfois penser à Jean-François Sivadier. Le tout est d’une cohésion impressionnante et nous félicitions chaleureusement toute l’équipe artistique de la production.

Musicalement, Christophe Rousset paraît s’amuser en dirigeant ces bijoux oubliés. Il se fait plaisir et fait plaisir à l’auditoire avec une verve comique, voire un swing très musical. L’orchestre sous sa baguette est réactif et bondissant, et l’équilibre avec les voix n’est jamais compromis. Quelques personnalités musicales se distinguent. La soprano Kimy McLaren splendide et légère dans son jeu, la basse Luc Bertin-Hugault, d’une voix à la profondeur alléchante, ou encore le ténor Jean-Michel Richer, au timbre bellissimo, et qui sur scène paraît impulsé par l’ardeur de sa jeunesse. Parlant de jeunesse, remarquons que les hautes instances éducatives françaises ont décidé de programmer « Du style galant au style méchant » pour les sessions 2016, 2017 et 2018 du Baccalauréat. L’Opéra de Limoges y collabore avec une série d’actions mettent en avant son engagement dans l’éducation, la médiation et transmission culturelle de l’art lyrique. Nous saluons cette démarche et félicitons l’opéra pour ce pari… gagné !

Compte rendu, opéra. Limoges. Opéra de Limoges, le 13 novembre 2014. Germaine Tailleferre : L’Affaire Tailleferre. Magali Arnault-Stanczak, Luc Bertin-Hugault, Dominique Coté, Jean-Michel Richer… Orchestre de Limoges et du Limousin. Christophe Rousset, direction. Marie-Eve Signeyrole, mise en scène et textes additionnels.

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