Compte rendu, opéra. Liège. Opéra Royal de Wallonie, le 1er et 2 avril 2014. Giuseppe Verdi : Aida. Isabekke Kabatu / Kristin Lewis, Rudy Park / Massimiliano Pisapia, Anna-Maria Chiuri / Nino Surguladze, Carlos Almaguer / Mark Rucker. Paolo Arrivabeni, direction musicale. Ivo Guerra, mise en scène

Depuis 2006, l’Opéra Royal de Wallonie n’avait plus monté l’Aida de Giuseppe Verdi, c’est chose faite, la scène liégeoise s’offrant même le luxe d’une double distribution, une gageure à notre époque. La mise en scène d’Ivo Guerra, importée de Bordeaux et réalisée ici par Johannes Haider, se révèle plaisante dans son imagerie égyptienne évitant toute surcharge, pharaonique sans lourdeur, ménageant de beaux moments d’intimité. Comme le dit lui-même le scénographe « je fais face pour la première fois à un mythe du théâtre avec respect et révérence : je n’ose toucher à ce qui a été écrit. Je peux seulement le lire, le repenser, l’imaginer avec ma sensibilité ».

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Gloria all’Egitto

Ce qui nous vaut ainsi des tableaux certes conventionnels et fidèles à une certaine tradition, mais qui jamais ne viennent empêcher l’écoulement du flot musical. Une direction d’acteurs plus resserrée aurait néanmoins été la bienvenue, le soin de faire vivre le drame étant laissé aux seules voix.

Le premier soir, à tout seigneur, tout honneur : on retrouve avec un grand plaisir le ténor coréen Rudy Park après son inoubliable Calaf nancéen. L’écriture redoutable de Radames ne paraît lui poser aucun problème, et il déploie à volonté son instrument large et puissant, aussi tellurique que sa personne. Il soulève ainsi à bout de bras une voix au médium presque barytonal, paraissant monter vers les hauteurs avec la même vaillance, ce qui nous vaut des aigus électrisants, longuement tenus, d’un impact irrésistible. Il va jusqu’à surprendre dans la scène ultime, osant des piani dont on ne l’aurait jamais cru capable. Scéniquement, il se pose sur le plateau tel Osiris en personne, souvent monolithique par sa stature de géant, mais tant d’arrogance vocale est à ce prix.

A ses côtés, l’Amneris d’Anna Maria Chiuri se lance avec courage dans la bataille, gagnant en force durant la représentation, pour finir par rendre justice à la vocalité du personnage, aigus dardés et graves autoritaires.

Face à eux, Isabelle Kabatu, visiblement décidée à oser désormais les rôles les plus larges – le programme de salle évoque la Gioconda, Abigaille et Brünnhilde –, paraît se mesurer à plus fort qu’elle, la tessiture demandée par le rôle-titre excédant ses possibilités. Le registre grave apparaît confidentiel, l’aigu forte, souvent poussé et perdant toute souplesse, bouge sous l’effort, tandis que l’émission sonne souvent tubée et artificiellement grossie, rendant le texte difficilement compréhensible. Quelques aigus piano bien négociés rappellent la véritable nature vocale de la soprano belge, et on regrette qu’une voix aussi intéressante se lance dans pareils défis, quitte à en pâtir.

Avec Amonasro, Carlos Almaguer retrouve un de ses emplois de prédilection, et c’est un bonheur d’entendre ainsi une voix de baryton Verdi sainement émise, ronde autant que claire et bien timbrée, se déployant aisément dans la salle. L’interprète connait pleinement son personnage et se révèle convainquant de bout en bout.

Bon Ramfis de Luciano Montanaro, à l’aigu toutefois parfois retenu, et le Roi bien chantant mais trop peu imposant de Roger Joakim.

Le lendemain, on découvre avec curiosité l’Aida de la soprano américaine Kristin Lewis dont la renommée ne cesse de grandir, notamment dans ce rôle précis. Sa plastique irréprochable et sa peau couleur d’ébène conviennent admirablement au personnage, et l’interprète s’engage pleinement dans le drame, mais vocalement le bilan demeure plus mitigé, laissant comme une impression d’inachevé : si le timbre se révèle d’une belle teinte moirée et les moyens idéaux pour le rôle-titre, grâce notamment à un grave chaud et sonore, la conduite du chant apparait souvent irrégulière, certains sons mal contrôlés et mal soutenus alternant avec des sonorités somptueuses, comme si le geste vocal variait d’une voyelle à l’autre. En début de représentation, de nombreuses attaques en soufflet viennent gâcher la ligne de chant, produisant des notes poussées et stridentes. Mais la chanteuse se rachète grâce à un « O patria mia » de grande école, comme si l’écriture vocale lentement déroulée par Verdi dans cet air lui permettait d’enfin assouplir son instrument, laissant la voix monter toute seule, ce qui nous vaut une superbe messa di voce suivi d’un bel aigu piano à la fin du morceau. Une artiste à suivre, mais qui devrait encore polir sa technique vers davantage de détente et encore moins d’efforts, travail nécessaire au vu de la célébrité qui s’ouvre à elle, car la beauté du matériau vocal en vaut la peine.

En Radames, Massimiliano Pisapia affronte crânement les difficultés qui parsèment sa partition, mais malgré un aigu puissant – bien qu’étrangement émis, plus volumineux que rayonnant –, sa voix manque de largeur dans le médium pour rendre justice à la vocalité du général égyptien.

Face à lui, Nino Schurguladze ne fait qu’une bouchée de la partie d’Amnéris, affichant les mêmes particularités vocales que sa consœur de la veille : un médium assez opaque, au vibrato audiblement marqué – signalant une fatigue de l’instrument –, mais un aigu percutant et insolant ainsi qu’un grave sonore et généreux, poitriné assez haut mais sans appui excessif. La mezzo géorgienne affiche en outre un tempérament flamboyant et on croit sans réserve à sa fille de Pharaon naviguant sans cesse entre amour et haine.

On salue également l’Amonasro ample et venimeux de Mark Rucker, le baryton américain semblant lui aussi ne faire qu’un avec son rôle, tant l’identification vocale autant que scénique apparaît grande.

Ainsi que les seconds rôles, tous efficaces, les chœurs du théâtre effectuent un excellent travail musical, triomphants autant que nuancés.

Pour sa première Aida, Paolo Arrivabeni, directeur musical de la maison, a parfaitement saisi les enjeux de cette partition et sait en éclairer les différentes facettes. Sa direction, jamais tonitruante, mesurée et attentive aux chanteurs, permet aux musiciens de l’orchestre de se montrer sous leur meilleur jour, et sert l’ouvrage avec les honneurs.

Liège. Opéra Royal de Wallonie, 1er et 2 avril 2014. Giuseppe Verdi : Aida. Livret d’Antonio Ghislanzoni d’après Auguste Mariette et Camille Du Locle. Avec Aida : Isabelle Kabatu / Kristin Lewis ; Radames : Rudy Park / Massimiliano Pisapia ; Amneris : Anna-Maria Chiuri / Nino Surguladze ; Amonasro : Carlos Almaguer / Mark Rucker ; Ramfis : Luciano Montanaro ; Le Roi : Roger Joakim ; La Grande-Prêtresse : Laura Balidemaj / Chantal Glaude ; Un Messager : Marcel Arpots / Giovanni Iovino. Chœurs de l’Opéra Royal de Wallonie ; Chef de chœur : Marcel Seminara. Orchestre de l’Opéra Royal de Wallonie. Direction musicale : Paolo Arrivabeni. Mise en scène : Ivo Guerra ; Réalisée par : Johannes Haider ; Décors : Giulio Achilli ; Costumes : Bruno Fatalot ; Lumières : Michel Theuil

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