COMPTE RENDU, opéra. Festival CLASSICA, le 8 juin 2018. DEBUSSY : Pelléas et Mélisande. Buet, Andrieu, Caton / Tremblay

debussy_profil_430COMPTE RENDU, opéra. Festival CLASSICA, le 8 juin 2018 (saint-Bruno de Montarville). DEBUSSY : Pelléas et Mélisande. Buet, Andrieu, Caton, … A l’initiative de Marc Boucher (qui devait chanter le rôle de Golaud ce soir, mais qui le chantera aux côtés des mêmes solistes partenaires, ce 29 juillet dans le cadre du festival d’opéra de Québec), le Festival Classica accueille un plateau de rêve pour un opéra mythique, le joyau du français le mieux articulé et le plus onirique sur la scène lyrique : Pelléas et Mélisande de Debussy. Le festival CLASSICA au Québec fête donc le centenaire Debussy en 2018.
L’ouvrage est un sommet sonore, surtout linguistique. Le texte ainsi chanté-parlé, baigné dans la gangue symphonique, sublimé par l’extraordinaire tissu orchestral, est un baume et aussi une expérience musicale inouïe. Et l’on se félicite que même sans décors, et dans une église à la réverbération parfois trop amplificatrice (pour les instrumentistes), l’Orchestre de la Francophonie dirigé par Jean-Philippe Tremblay, joue TOUS les préludes et intermèdes symphoniques, véritables machines hypnotiques propres à dilater le temps, reculer l’espace, en un vortex miroitant et vertigineux que seul Wagner avant Debussy avait su atteindre et développer. Avec les intermèdes marins de Britten (Peter Grimes).

L’idée de donner un opéra à tort étiquetté « difficile » hors des salles d’opéras traditionnelles, joué par un orchestre de très jeunes musiciens (pour certains exposés pour la première fois à l’opéra et au chef d’oeuvre de Debussy) est un défi qui occupe aussi le festival CLASSICA : décloisonner l’expérience et l’accès de la musique, offrir sur le territoire de la rive sud de Montréal, en Montérégie, une offre lyrique qui concentre alors une distribution exemplaire. De sorte que toutes les conditions sont réunis pour goûter cette langue unique tissée par Maesterlinck et Debussy, soit un français onirique et énigmatique qui excite notre imaginaire et notre désir poétique.

Dans les faits, deux chanteurs ici ont incarné leur personnage sur les plus grandes scènes française, à Paris (TCE Théâtre des Champs Elysées) et aussi à Tourcoing, au sein de l’Atelier Lyrique quand le regretté Jean-Claude Malgoire décidait dès 2015, soit avant le centenaire Debussy 2018, de produire dans le Nord français, et dans son « théâtre » (Raymond Devos à Tourcoing), une nouvelle production, réunissant alors la crème de la crème parmi les chanteurs français : Sabine Deviehle (Mélisande), Guillaume Andrieu (Pelléas), Alain Buet (Golaud), trois prises de rôles saisissante de vérité et de subtilité. Classiquenews a filmé cette production reprise ensuite pour le centenaire : voir notre reportage vidéo Pelléas et Mélisande de Debussy par Jean-Claude Malgoire, 2015.

 

 

Festival CLASSICA 2018

Pelléas captivant à Saint-Bruno de Montarville

 

 

Au Canada, le Festival Classica n’oublie l’amitié et le partenariat au long cours tissé avec le chef français, et c’est en toute logique que parmi les projets qui avaient été validés l’an dernier, Marc Boucher avait programmé une version de Pelléas en concert, avec partie des chanteurs français choisis par Jean-Claude Malgoire.

LIRE aussi notre dépêche éditée après l’annonce du décès de Jean-Claude Malgoire le 14 avril 2018

Pelleas melisande festival classica critique opera par classiquenews alain buet guillaume andrieu quebec juin 2018Défricheur, le maestro qui nous a quitté en avril dernier, a eu l’intuition juste en choisissant les deux chanteurs français : tendre, suave, jamais outré, mais ciselé, le Pelléas de Guillaume Andrieu fait entendre cette lumière franche, la candeur d’un innocent qui découvre l’amour au contact de sa belle-soeur, Mélisande ; Alain Buet captive et surprend de bout en bout par son engagement et l’investissement vocal (comme physique) qu’il sait apporter au personnage si complexe de Golaud : quand d’autres en font un brutal sanguin, violent (la scène d’Absalom), une bête parfois sadique (ce qu’il est mais ici malgré lui), le baryton français au verbe naturel et lui aussi ciselé, rétablit toute la complexité du rôle : humain surtout, doutant, dépassé, déconcerté et mis en panique par l’énigme impénétrable que demeure Mélisande : jusqu’au bout, l’obsession le taraude, le hante, le tue même (au sens artificiel et non sans stratégie aussi) quand il parle de sa mort, auprès d’une Mélisande parvenue quant à elle au terme de sa vie, en fin d’action. Le relief théâtral, la justesse des intonations font un Golaud superlatif, celui qui finalement est le clé centrale de ce drame du silence et du non-dit : le spectateur vit l’action à travers ses yeux (d’où la scène du voyeurisme avec le petit Yniold où les yeux démultipliés de Golaud sont ceux transposés du petit garçon, placé en observateur forcé voire violenté pour en obtenir les informations exigées). La brûlure, la faiblesse mais aussi l’humanité sont remarquablement restituées dans l’incarnation que compose Alain Buet : un rôle majeur dans sa carrière dont la finesse et l’intelligence montrent combien le choix de Jean-Claude Malgoire était fondé.
Aux côtés des français, deux solides jeunes chanteuses québécoises relèvent les défis du français de Debussy (aucune surprise à cela puisque les chanteurs québécois sont parmi les meilleurs chanteurs diseurs actuels : l’excellente Geneviève de Caroline Gélinas, et Rosalie Lane Lépine dans le rôle du petit Yniold, qui a la tendresse et l’innocence du rôle.
Certes l’orchestre parfois couvre les voix, et jouant trop fort, déséquilibre la projection de ce chant indéfinissable qui est surtout chambrisme tourné vers l’intériorité énigmatique des êtres. 
Sur ce point, la félinité mystérieuse et comme distanciée, à la fois froide, fataliste mais subtilement étrangère à toute situation, de la soprano Samantha Louis-Jean, choisie pour le rôle de Mélisande par Marc Boucher, ne manque pas d’impact. Son chant pose directement la question de la femme : qui-est-elle ? que penses-t-elle ? En exposant aux autres son silence et son mystère, elle les invite à révéler leur nature profonde : le désir incarné qui est Pelléas (auquel sont dédiés les plus beaux airs, les plus suaves et les plus mélodieux) ; le doute et le soupçon pour Golaud qui en crève littéralement peu à peu. Pour épaissir encore le mystère, Maeterlinck place le personnage tutélaire d’Arkel, sorte de gardien de la mémoire qui fige encore les piliers de ce drame suspendu, en une série de sentences définitives, éternelles comme gravées dans le marbre et qui écrasent encore les personnages en les inscrivant dans un temps figé où rien ne semble changer : en cela, la voix droite, sépulcrale de Frédéric Caton, aux couleurs sombres, apporte un éclairage tout aussi passionnant. Une version fouillée, vivante, palpitante même à Saint-Bruno de Montarville où c’est toute la fascinante magie du duo Debussy / Maeterlinck qui s’est cristallisée. Saluons l’initiative de Marc Boucher d’oser ainsi (et de réussir) la pari de l’opéra français hors des salles convenues, dans les villes de la Montérégie, la rive sud de Montréal. On retrouvera la fine équipe ce 29 juillet 2018 à Québec (Festival d’opéra), avec dans le rôle de Golaud, le très attendu Marc Boucher, autre diseur maniant finesse et profondeur. A suivre.
 

 

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festival classica 2018 quebec monteregie canada par classiquenewsCompte-rendu, opéra. Festival CLASSICA (Québec), Saint Bruno de Montarville (rive sud de Montréal / Montérégie), le 8 juin 2018. DEBUSSY : Pelléas et Mélisande. Samantha Louis-Jean (Mélisande) Alain Buet (Golaud) Frédéric Caton (Arkel) Isabelle Gélinas (Geneviève) Rosalie Lane Lépine (Yniold) Guillaume Andrieux (Pelléas) et Martin Dagenais (le médecin). Choeur La Petite bande Montréal / Orchestre de la Francophonie / Jean-Philippe Tremblay, direction. Version de concert. Drame lyrique en cinq actes et douze tableaux composé de 1893 à 1902 par Claude Debussy
Poème de Maurice Maeterlinck
Création à l’Opéra-Comique de Paris le 30 avril 1902

Illustration : Samantha Louis-Jean (Mélisande) Alain Buet (Golaud) Frédéric Caton (Arkel) Isabelle Gélinas (Geneviève) Rosalie Lane Lépine (Yniold) Guillaume Andrieux (Pelléas) et Martin Dagenais ( le médecin) © Festival CLASSICA 2018

 

 
 

 

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