Compte rendu, opéra, Besançon, Théâtre Ledoux, le 13 novembre 2018. Mozart : Die Entführung aus dem Serail. Christophe Rulhes / Julien Chauvin.

Compte rendu, opéra, Besançon, Théâtre Ledoux, le 13 novembre 2018. Mozart : Die Entführung aus dem Serail. Christophe Rulhes / Julien Chauvin. A travers le Festival, son concours et l’Orchestre Victor Hugo, si Besançon n’a plus à prouver son attachement à la musique, le lyrique demeure le parent pauvre, malgré le bijou construit par Claude Nicolas Ledoux en 1786, dont il ne semble subsister que le péristyle. Le temps serait-il venu de faire à l’opéra toute sa place ? Les Deux scènes, qui conjuguent les programmations de cette salle avec celle du Kursaal, nous proposent L’Enlèvement au sérail, après Les Noces de Figaro. Pour ce faire, c’est à une équipe jeune, d’un engagement constant, mais à l’expérience limitée, qu’il a été fait appel. Les prises de rôle, le soir de la première sont propres à inhiber les plus grands talents, et c’est aux second et troisième actes que les voix s’épanouiront pleinement.

  
 
 

L’enlèvement sans sérail

  
 
 

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Les précédents de la veine qui porta l’Enlèvement au sérail sont nombreux depuis l’entrée du Turc généreux des Indes galantes (1735), de Rameau. Le pacha, contre toute attente, pardonne au fils de son ennemi mais aussi rend la liberté à ses esclaves occidentaux pour exalter la fraternité universelle. Dans le droit fil des Lumières, le singspiel illustre la grandeur d’âme orientale, écornant au passage le monopole du cœur que prétendait détenir l’Eglise. Le livret présente Belmonte comme architecte pour pénétrer dans la demeure du pacha. Voilà qui renforce la conviction que, bien avant La Flûte enchantée, le message maçonnique imprégnait l’œuvre de Mozart. Les metteurs en scène ne se sont pas privés d’actualiser le livret, pour en renouveler l’approche. Bien avant que Martin Kusej s’en empare (Aix, 2015), François Abou Salem avait transposé l’action dans un Moyen-Orient en guerre, où Constance et Pedrillo étaient otages des barbus (pour la réalisation de Minkowski à Salzbourg, en 1998), de multiples tentatives d’actualisation, plus ou moins abouties, avaient précédé, dont celle de Marcello Viotti (1991). Si on ne peut qu’adhérer aux intentions du metteur en scène (le combat féministe), force est de constater que leur réalisation laisse perplexe. Pour sa première production lyrique, Christophe Rulhes a fait le choix de confier à la vidéo l’essentiel du déroulement de l’action. Le tournage par les chanteurs, dans le même costume que celui qu’ils portent en scène, a été effectué sur le littoral de la mer du Nord. Sur le plateau, livrés à eux-mêmes, ils réalisent une sorte de version de concert, avec dialogues en français et traduction des textes allemands des airs et ensembles sur l’écran central. Ici, les barbus sont Selim, un Turc tenancier d’un kebab, dans le Calaisis, et son jardinier (?) Osmin. Etrangement la mise en scène ne prive pas Belmonte de sa barbe. On ignore les raisons de la détention de Constance et Blonde comme celles qui pousseront les deux couples, tous européens, à vouloir fuir clandestinement vers l’Angleterre par les moyens qu’empruntent les migrants. Le drame que vivent ces derniers interdit tout comique et c’est à peine si l’on sourit à certaines «traductions » du livret dans un français commun. Qui plus est, la mise en scène contrarie gravement l’expression musicale, particulièrement dans les scènes chargées de sensibilité. Ainsi, la projection du match de foot que suit Selim au troisième acte, associée aux choristes devenus supporters obligés du club turc brandissent sans conviction les banderoles de Galatasaray. On pardonnera au jeune metteur en scène une approche où l’artifice de l’actualisation et la réalisation altèrent l’esprit de l’ouvrage, essentiellement comique. On se prend à regretter de ne pas en être restés à une version de concert. La vérité du chant en serait sortie renforcée, n’en doutons point.

  
 
 
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Un décor unique où deux praticables sur lesquels prendront place les choristes, quelques chaises, une rôtissoire de kebab, c’est tout, à moins que l’on y intègre les quatre micros sur pied et leurs retours (heureusement réservés aux dialogues). De larges écrans vidéo, deux latéraux et deux en arrière-plan vont capter l’attention durant presque tout l’ouvrage, puisque la projection sera constante de l’action filmée. Les dialogues sonnent souvent faux, de par la nature de l’intrigue mais aussi liés à l’inexpérience des chanteurs, figés devant leur micro, artificiels. C’est particulièrement vrai lorsque Belmonte au vaudeville final, révèle le nom de son père à Selim, distrait de son match de foot. Ce père aurait été le persécuteur du second, contraint à l’exil. L’action, rocambolesque, est incroyable à la différence de celle de la fable originale, qui n’a d’autre prétention que de nous faire rire et de nous édifier.

Avant que retentisse la première note, dans le brouhaha de la salle, la scène nous offre une sympathique fête des écoles, où choristes et solistes, dans leur tenue la plus commune, occupent progressivement l’espace en feignant de se livrer à telle ou telle activité.

Julien Chauvin, infatigable chercheur, animateur de son orchestre mais aussi du quatuor Cambini, dirige la fleur au fusil, en conservant son archet, imposant des tempi rapides, y compris dans les andante comme pour l’adagio de Belmonte « Wenn der Freude Thränen ». L’ouverture a davantage de clinquant que de chic, elle déçoit, fébrile, hachée, même dans l’andante central, d’où la poésie et la tendresse sont bannis. Certes les percussions confèrent l’esprit de la turquerie, mais cette articulation nerveuse, bienvenue dans les mouvements enlevés, laisse son empreinte aux passages qui appellent la plénitude et la sensibilité, la mélancolie. C’est particulièrement flagrant au « Ach ich liebte » de Constance. Les 24 musiciens sont plus remarquables les uns que les autres, et l’on retrouve parfois la transparence chambriste et les couleurs de Hogwood, comme dans la romance de Pedrillo. L’énergie, la tonicité et la vie sont là, comme dans le chœur des janissaires, qui surprend heureusement par sa précision, sa projection dans un tempo très soutenu.

Les solistes ont en partage la jeunesse, l’engagement et une technique sûre. Les deux femmes ont la même tessiture, mais les timbres et le physique les distinguent clairement. C’est Sophie Desmars qui chante Constance. Son colorature est solide, techniquement impeccable, y compris dans la haute voltige du redoutable « Marten aller Arten ». Cependant, on cherche en vain la grandeur d’âme d’une personnalité touchante. L’émission est ingrate, le soutien, la longueur de voix, le legato sont en devenir. Un sourire permanent, l’élégance, le soleil dans la voix, Jeanne Crousaud aurait peut-être pu prendre le rôle, bien que n’étant pas colorature. Ce soir, elle est Blonde, la soubrette, qu’elle assume fort bien, la désinvolture et le piquant en retrait. Son aisance, l’égalité de ses registres, avec de beaux aigus séduisent : la classe. Tout aussi solides sont les voix d’hommes. Le Belmonte que chante Camille Tresmontant rayonne, servi par une voix claire, sonore et agile. Le souffle est long et ses airs duos et ensembles sont autant de réussites. Joseph Kauzman, Pedrillo, est un valeureux ténor, au timbre charnu et velouté. L’émission projetée, articulée, à la large tessiture n’appelle que des éloges. Sa romance, mezza voce, accompagnée des pizzicati des cordes est remarquable. Osmin, sur qui repose l’essentiel du comique, s’en voit malheureusement privé par la mise en scène. Nathanaël Tavernier donne vie à cet exotique gardien du harem – ici jardinier – cruel, ridicule, sadique, irascible. La performance, essentiellement vocale est plus que méritoire. La voix est naturellement puissante, aux aigus aisés, avec de solides graves, même si le chanteur n’est ni une basse bouffe, ni une basse profonde. Nul doute qu’il puisse donner toute la mesure de son talent dans des conditions plus favorables. Enfin, l’excellent comédien Haris Haka Resic est Selim, rôle parlé.
Les qualités rares de la distribution font oublier combien, visuellement, c’est terne, gris, triste du début à la fin. Les seules touches de couleur sont réservées aux habits des choristes et aux projections d’un match de foot. Alors que Julien Chauvin invite en d’autres occasions le public à manifester son contentement, ici, ce soir, il faut attendre l’entracte et la fin pour que le silence soit rompu par les applaudissements, soutenus et chaleureux… Nul doute qu’au fil des représentations, tel ou tel travers ne se corrige, à la faveur de l’assurance, du plaisir de jouer ensemble une musique qui mérite pleinement le détour. Compiègne, Dunkerque, Quimper et sans doute d’autres vont profiter de ce plaisir partagé.

  
 
 

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Compte rendu, opéra, Besançon, Théâtre Ledoux, le 13 novembre 2018. Mozart : Die Entführung aus dem Serail. Christophe Rulhes / Julien Chauvin. Illustrations : © JC POLIEN   
 
 

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