COMPTE-RENDU, opéra. BERLIN, Staatsoper, le 21 juin 2018. VERDI : Macbeth. Domingo / Netrebko. Kupfer / Barenboim

Anna Netrebko Verdi album leonoraCOMPTE-RENDU, opéra. BERLIN, Staatsoper, le 21 juin 2018. VERDI : Macbeth. Domingo / Netrebko. Kupfer / Barenboim. Berlin poursuit des réussites évidentes : au duo déjà salué Barenboim / Kupfer, répond la maestrià incarnée, autant chanteurs qu’acteurs, Anna Netrebko et Placido Domingo que l’on avait déjà salués dans un précédent Verdi : Il Trovatore. Mais à l’éblouissant cristal ivre et éperdue de la jeune amoureuse Leonora (pincée pour son Trouvère Manrico), s’épanouit ici, le diamant noir, félin et crépusculaire d’une tigresse maléfique et si humaine, Lady Macbeth.

Les contemporains de la première sous la direction du Maestro Verdi lui-même, (Scala 1847), s’étaient montrés choqués par l’âpreté surexpressive des airs de la monstresse, comme l’absence concertée de tout duo d’amour. Mais c’est que Verdi connaît et aime son Shakespeare jusqu’au bout des ongles : pas une seconde ni une mesure qui ne soit taillée à vif dans l’écoulement d’un tragique sans dilution. La coupe, l’architecture de ce Macbeth foudroie littéralement le spectateur, et jamais après lui, Verdi n’aura à ce point mieux exprimer la laideur cynique d’un couple d’ambitieux politique, devenus dictateurs. Mais aussi fracassante est la chute que l’ascension est fulgurante. Monter pour mieux redescendre…
D’emblée, ce qui fait la valeur de cette nouvelle production berlinoise, c’est le splendide couple vocal doué de tout le tempérament nécessaire pour brosser le portrait du duo criminel halluciné, assoiffé de pouvoir et qui se délecte véritablement du sang qu’il verse : Macbeth feint une fausse retenue (que sa femme tient pour lâcheté : elle le dit à plusieurs reprises au point que l’on doute s’il elle l’aime vraiment) ; Lady Macbeth, elle est à chaque nouveau défi, gorgé d’arrogante haine.

ANNA NETREBKO / PLACIDO DOMINGO : le duo électrique

Anna Netrebko, tirée à quatre épingles (sauf dans la scène de folie somnambulique au III, où elle paraît cheveux défaits, pieds nus, une bougie à la main selon les didascalies et le fameux tableaux de Fussli), montre combien le rôle, son aractère, sa tessiture aussi, lui vont comme un gant. Elle n’a pas seulement les aigus sidérants (toujours aussi fruités et couverts) et la largeur d’un médium de louve furieuse, Anna Netrebko élargissant sa voix dans la rondeur et le lugubre fantastique campe une Lady Macbeth tout simplement phénoménale. La tigresse joue des crimes de son époux seigneur de Caudore devenu roi d’Ecosse, comme elle jouit des cadavres et du sang versé : celui de Duncan au I, puis au II du général (pourtant fidèle à Macbeth) : Banquo…

Tout en citant un ordre totalitaire (sud-américain) dans les costumes des soldats, Harry Kupfer en un subtil paysage industriel en blanc et noir, insiste sur cette dévoreuse qui assassine et la fait paraître dès le début telle l’incarnation du Diable personnifié : bébé mort dans un bras, épée dans l’autre, errant dans un paysage de désolation où gisent les cadavres de ses victimes.

Directeur acéré, vif, très efficace, Daniel Barenboim creuse le souffle épique et fantastique de ce conte sheakespearien où les époux ambitieux prêts à tout, sombrent peu à peu dans la plus noire des démences. La mise en scène est efficace et parfaitement froide jouant sur un plateau qui s’élève et entraîne alors un changement de tableau de fond. Changements à vues qui n’interrompt jamais cette course à l’abime.

Après le meurtre de Banquo (acte II), la chute s’accélère et en plein banquet Macbeth après la fabuleux brindisi entonné par La Netrebko en sublime robe verte debout sur un grand fauteuil blanc, le roi assassin chancelle et défaille, en proie à ses premières visions coupables. Chef lui barrant les yeux, Placido Domingo en dictateur déjà accablé, exprime toutes les nuances de la folie galopante. Poids de la culpabilité et aussi cynisme pathétique, le ténor devenu baryton fait valoir comme sa partenaire un sens du théâtre d’une impeccable vérité. NETREBKO / DOMINGO forment le plus beau couple verdien de l’heure, d’une intensité électrique lui en pantin détruit et elle en démone fauve qui lui reproche sa lâcheté crasse. Le tableau du banquet où le collectif des courtisans rassemblés isole mieux (par contraste) le couple royal qui montre ses failles, est une réussite absolue par sa justesse.

On se souvient du duo Kupfer et Barenboim dans un Ring de Wagner à Bayreuth puis à Berlin sur la même scène. Ténèbres et démonisme rongent de l’intérieur le paysage et la psyché du couple Macbeth. Leur naïveté terrifiante et criminelle brûle la scène. Et le talent des deux protagonistes Netrebko et Domingo frappe directement le spectateur.

Autre moment captivants, scénographiquement très valables : le choeur des sorcières et leur chaudron magique qui ouvrent le III (où se dévoile l’addiction à l’alcool du roi assassin) : la performance du choeur de la Staatsoper de Berlin est impeccable ; évidemment la scène de funambulisme foudroyé d’une Lady Macbeth, désormais déconstruite, hantée par ses visions cauchemardesques, rongée, mourante dépassée enfin par ses actes impardonnables… et aussi le très beau chœur «  patria opressa » qui exprime la souffrance populaire, écho à celle des bourreaux : nouvelle intensité si réaliste d’un Verdi proche du cœur humain…

Enfin, terminons avec l’enchainement final qui nous a paru très juste là encore théâtralement; soulignant le talent dramatique de Placido domingo. D’un souffle qui paraît infini, Domingo même s’il manque parfois de précision comme de justesse, préserve toujours la direction comme le caractère de son intonation, à tel point que dans les deux derniers tableaux, très courts où il conclut l’opéra, son profil affirme, même bientôt poignardé par le jeune Macduff (dont Macbeth avait fait supprimé femme et enfants), une trempe de despote cynique ahurissant et parfaitement abject : à l’annonce de la mort de son épouse, il expédie cet événement sans autre marque de compassion (que vaut la vie ? Alors elle ou une autre …), puis mourant dans son petit fauteuil de petit tyran criminel, il exhale un dernier râle non sans être fier d’être maudit, conscient probablement qu’en lui, a soufflé le grand satan, car s’il est dupe des voyances infernales (finalement manipulé par les prophéties des sorcières), en lui s’est cristallisé la marque du démon ; il a permis que se répandent les ténèbres sur les hommes… : grandeur pathétique des criminels. Un fieffé escroc, bourreau sans morale. La performance est là aussi remarquable de vérité, et de suprême cynisme. Magnifique production.

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COMPTE-RENDU, opéra. BERLIN, Staatsoper, le 21 juin 2018. VERDI : Macbeth.

avec
MACBETH : Plácido Domingo
BANQUO : Kwangchul Youn
LADY MACBETH : Anna Netrebko
Une femme de chambre : Evelin Novak
MACDUFF : Fabio Sartori
MALCOLM : Florian Hoffmann
STAATSOPERNCHOR
STAATSKAPELLE BERLIN
Daniel Barenboim, direction
Harry Kupfer, mise en scène
MACBETH de Giuseppe Verdi
Melodramma in vier Akten / en 4 actes (1847/ 1865)
Présenté à Berlin, Staatsoper Unter den linden : les 17, 21, 24, 29 juin puis 2 juillet 2018 – 23, 26, 30 mai 2019.
https://www.staatsoper-berlin.de/de/veranstaltungen/macbeth.97/

LIRE AUSSI notre présentation de Macbeth de Verdi par le couple Netrebko / Domingo
http://www.classiquenews.com/anna-netrebko-chante-lady-macbeth-a-berlin/

LIRE AUSSI notre critique de l’album VERDI par Anna Netrebko, déjà en 2013, la diva assoluta déclarait sa flamme aux héroïnes de Verdi, pour le studio avant de les chanter sur la scène. Une éloquente déclaration d’intention…

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