COMPTE-RENDU, opéra. AVIGNON, Opéra Confluence, 27 avril 2019. GANNE : Les Saltimbanques. Alexandre Piquion / Mireille Larroche

COMPTE-RENDU, opéra. AVIGNON, Opéra Confluence,  27 avril 2019. GANNE : Les Saltimbanques. Alexandre Piquion / Mireille Larroche. Louis Ganne, élève de Dubois et de Franck, mérite davantage de considération, tout comme André Messager, avec lequel il partage l’élégance, le bon goût et l’humour, comme les qualités d’écriture dramatique et lyrique. On se souvenait de la mise en scène par Mireille Larroche d’Ariane à Naxos, comme d’une Madame Butterfly, qui fut largement reprise. On attendait donc sa lecture des Saltimbanques. La note d’intention ne manquait pas d’éveiller la curiosité, mêlée de scepticisme.

 

 

 

Saltimbanques et intermittents du spectacle

 

 

 

La mise en scène, engagée, interroge le public sur « le statut du spectacle vivant et la place du comédien dans nos sociétés. Tantôt « saltimbanque » « fainéant », « assisté », rejeté au ban de la société, tantôt « adulé » « vénéré » jusqu’à l’hystérie, « hyper marchandisé », et intégré dans le système économique et politique dominant, l’artiste de spectacle vivant peut-il survivre aujourd’hui ? Sa pratique a-t-elle encore un sens ? » écrit la metteuse en scène. L’action ne risquait-elle pas d’être décentrée des amours de Suzanne à une peinture sociale naturaliste, proche de celles de Zola et Bruneau ? Même s’il réserve de multiples occasions au compositeur d’écrire des pages séduisantes, enlevées, colorées, le livret original est daté, un peu niais, complètement décalé. On pouvait craindre que l’aimable divertissement perde quelque peu sa verve, son entrain, sa légèreté. Le premier acte, sombre, tendu, où le misérable cirque cherche à se produire dans une banlieue laide, désespérante, nous entraîne loin de ce climat original, léger, spirituel. Ne nous sommes-nous pas fourvoyés ? Le deuxième acte se déroule toujours en Normandie, mais sur une plage du débarquement (propre à permettre de restituer les passages militaires de l’original), où a lieu un tournage. Le dernier nous plonge dans le monde du show télé et du music-hall. André, le séduisant lieutenant de la version originale, fait ici tous les boulots, avant que le mystère de la naissance de Suzanne soit dévoilé. Le Comte des Etiquettes s’est mué en un producteur (société « de l’Etiquette »). Pour autant, le dénouement nous réserve une heureuse surprise dont on ne dira rien. Passé le premier acte, l’esprit est bien là, enjoué, spirituel et tendre, comme le pittoresque, avec de magnifiques tableaux, toujours animés, où artistes circassiens, danseurs, musiciens et choristes composent des scènes plus spectaculaires les unes que les autres. La transposition de la mise en scène est ici l’occasion de donner à chacun des personnages une épaisseur psychologique dont le livret original les privait. Décors, costumes, éclairages permettent de beaux numéros, riches en mouvement et en couleurs.
Outre l’interversion de certains numéros, justifiée par le nouveau livret, la partition subit ponctuellement une mise à jour stylistique.  Certains rythmes, les danses, sont modernisés, l’accompagnement confié à l’orchestre ou aux musiciens de scène enrichissent l’œuvre et lui donnent une nouvelle cohérence. On n’échappe pas toujours aux flons-flons, assortis de grosse caisse, cymbales, comme de cuivres bombant le torse, musique de cirque et musique militaire obligent. Cependant, la partition nous réserve des moments délicieux d’émotion, de tendresse mélancolique, d’une écriture toujours soignée, voire raffinée, assortis de danses enlevées, de couplets toujours agréables, qui s’inscrivent sans peine dans la mémoire du spectateur. Jamais une once de vulgarité, une orchestration dans la descendance de celle de Carmen (Suzon serait-elle une lointaine cousine de la gitane ?), cette musique, d’une qualité indiscutable, réalise parfois des miracles (ballet du finale du deuxième acte, par exemple).

 

 

 

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La distribution est riche en nombre comme en compétences, d’autant que chacun chante, joue, danse, joue de tel instrument, jongle ou pratique des exercices acrobatiques, qu’il soit chanteur, danseur, choriste, artiste circassien ou musicien. Seule réserve, minime : Certains dialogues sonnent faux, les chanteurs ne sont pas également comédiens. Si Malicorne (Alain Itlis) réussit dans chacun des registres, voix sonore, toujours intelligible, il n’en va pas toujours de même pour ses comparses. Ainsi, Dima Bawab, dont on admire toujours le chant comme la présence est-elle desservie ce soir par une voix parlée ingrate. Mais là n’est pas l’essentiel. Sa stature, sa fraîcheur sont en totale adéquation avec cette jeune Suzon, qu’elle incarne remarquablement. Marion est chantée par Ségolène Bolard, à la voix chaleureuse et sonore, excellente comédienne. Le brave Grand Pingouin, l’Hercule de la troupe, c’est Frédéric Cornille, dont la voix et la corpulence sont idéales dans cet emploi. Cyril Héritier campe un Paillasse touchant, et les quelques accidents de son dernier air sont à mettre sur le compte de la détresse, communicative, du personnage. Madame Malicorne a l’autorité vocale et physique requise. André, ici séducteur imbu de sa personne, est Jean-François Baron, dont la voix est bien placée. Une distribution cohérente, homogène, y compris dans les nombreux petits rôles que l’on ne citera pas. Le chœur est solide, pleinement engagé, qui participe à de très nombreuses scènes.
Plus familier de la direction de chœur que de l’orchestre, Alexandre Piquion fait montre de réelles qualités à la tête de l’Orchestre Régional Avignon-Provence. Il illustre fort bien l’entrain, la drôlerie, comme le charme et la finesse de cette partition colorée, légère sans vulgarité.
Une soirée dont chacun sort heureux, parfois ému, les chaleureuses acclamations en témoignent.

 

 
 

 

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COMPTE-RENDU, opéra. AVIGNON, Opéra Confluence,  27 avril 2019. GANNE : Les Saltimbanques. Alexandre Piquion / Mireille Larroche. Crédit photographique © Opéra Grand Avignon / Studio Delestrade

 

 

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