COMPTE-RENDU, Opéra. AIX EN PROVENCE, le 7 juillet 2018. PURCELL : Didon et Enée. V Luks / Vincent Huguet (mes)

PURCELL Henry portrait pour classiquenews Purcell_by_John_ClostermanCOMPTE-RENDU, Opéra. AIX EN PROVENCE, le 7 juillet 2018. PURCELL : Didon et Enée. V Luks / Vincent Huguet (mes)AFFLIGEANTE PRODUCTION AIXOISE. L’édition 2018 du festival continue ainsi de… décevoir. Au point que c’est un raté à répétition, malheureuse constatation pour les 70 ans d’une institution qui peine à se renouveler et présenter des productions claires, oniriques, capables de séduire un très grand public. AU FINAL, c’est PURCELL qu’on assassine. Cette Didon revisité, augmentée d’un Prologue (prétentieux et inutile, pour ne pas dire confus) rassemble un plateau de chanteurs guère convaincants… qui détruisent ce chant pourtant suave et allusif qu’on a dit baroque. Et dire que cette production partira en tournée (en France et jusqu’à Prague), emblème déclaré du niveau de l’Académie aixoise et du Festival d’Aix tout court ? Quelle triste constatation… dans son passé, Aix a pourtant réussi une toute autre conception de l’opéra baroque : plus subtile et féerique, mieux chantante.

De son côté, l’option scénique a choisi de réécrire l’histoire, présentant un portrait plutôt antipathique de la Reine Didon qui ici n’est pas victime mais autorité ambitieuse, immorale, vraie femme de pouvoir, prête à tout ; c’est du moins ce qui ressort du texte du Prologue qui a été commandé pour cette lecture partiale : à l’onirisme ouvert de la partition originale, on préfère un enfermement pseudopoétique qui classe d’emblée Didon parmi les aguicheuses maléfiques de l’histoire antique (elle aurait livré à ses hommes, des femmes chypriotes pour fonder sa colonie à Carthage.)… Bref… à chacun de juger.
De sorte que dans la mise en scène, signée par l’ex assistant de Patrice Chéreau, ce sont les autres personnages, aux côtés du couple Didon / Enée qui doivent susciter la compréhension du public : la sorcière souhaite la mort et la souffrance de Didon : tant mieux, c’est justice (d’autant que l’alto Lucile Richardot convainc totalement dans ce rôle). La perspective historique est ainsi totalement inversée. Didon a bien mérité son sort ; elle n’est pus victime. Et même Enée est un pervers sadique, n’hésitant pas à violenter le sexe faible. On a le sentiment que la production a voulu coûte que coûte s’aligner sous le feux des projecteurs de l’actualité et par opportunisme, dénoncer elle aussi la violence faite au femmes : ce qui en soi est méritant, mais dans la réalité, produit une distorsion elle aussi ultra violente à l’opéra originel de Purcell. Qu’apporte au final cette vision si radicale et réductrice de l’action ? C’est d’autant plus dommageable que la musique dit tout l’inverse. dans la fosse, Vakalv Luks peine à défendre une vision, une direction, comme lui aussi désarçonné par ce qui se passe sur la scène.

On s’étonne que la direction ait pratiqué des places dépassant 700 euros… pour un spectacle de presque 1h, certes dans la Cour mythique de l’Archevêché. Qui a dit que l’opéra à Aix en Provence était accessible et surtout pas élitiste ? Pour ses 70 ans, le festival de Provence laisse perplexe. Artistiquement médiocre en tout cas indigne de son passé si prestigieux comptant des réalisations autrement plus subtiles, le Festival déçoit totalement cette année. Hélas la première production que nous avons vue (Ariadne auf Naxos version Katie Mitchell) est de la même eau : trouble, peu lumineuse, dispersée, confuse. S’il n’était le faste et la parure de l’Archevêché, on se croirait à une représentation d’amateurs. Quelle déroute.
Erstaz (raté) de la divine Jessye Norman qui fut une Didon royale et si humaine, la chanteuse sud africaine Kelebogile Pearl Besong, dans le rôle-titre est emblématique de toute la production : elle souhaite atteindre (vainement) le même niveau que celles qui ont marqué le rôle (nous sommes à Aix quand même : les Teresa Berganza en 1960, Janet Baker en 1978 ; et aussi Jessye Norman… au studio) ; mais articulation, précision, legato sont absents.Le dernier Lamento ne tire pas les larmes mais l’agacement le plus douloureux. Quel massacre. Et dire qu’en plus de la tournée qui va prolonger la douloureuse expérience, ARTE diffuse ce spectacle : chacun pourra constater, et comparer entre autre sur Youtube, et mesurer combien la baisse du niveau technique, artistique est hélas criante. On veut bien rappeler ici que l’opéra de Purcell, son meilleur et le plus bouleversant, ait été créé dans un pensionnat de jeunes filles en 1689, mais l’amateurisme du plateau et le niveau de ce spectacle présenté dans le festival lyrique le plus haut de gamme de Provence déconcerte à plus d’un titre : promesse et attente étaient grandes. Le résultat des plus scolaires. 70 ans d’histoire et de jalons devenus légendaires pour certains, et en arriver là suscite la désolation. Il faudra beaucoup de temps pour redorer le blason d’Aix, effacer les traces de cette déroute malheureuse, d’autant plus indigeste que le passé ici, fut constellé d’éblouissantes réalisations. En particulier baroques (voir Rameau et Purcell… justement défendu par une certaine Jessye Norman : à vos tablettes, cf. youtube). On ne développera pas davantage : le sentiment général étant celui d’une immense frustration et d’une désolante tristesse pour une institution qui nous avait habitué à beaucoup mieux. La magie, la justesse émotionnelle, les contrastes entre l’amour des deux héros Didon / Enée, et la scène de sorcellerie active et si pernicieuse… sont édulcorés. Réduits au néant. Courage pour ceux qui souhaitent affronter le spectacle dans son entier.

 

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COMPTE-RENDU, Opéra. AIX EN PROVENCE, le 7 juillet 2018. PURCELL : Didon et Enée. V Luks / Vincent Huguet (mes)

Diffusion le 12 juillet sur Arte et sur France Musique. LIRE notre présentation de DIDON et ENEE, le dernier opéra de Purcell

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