Compte-rendu, festival. ERSTEIN, Piano au Musée Würth, 9 au 18 novembre 2018. Récitals Luisada, Kantorow, Kustas, piano

WURTH-piano-au-musee-wurth-festival-2018-programme-presentationCompte-rendu, festival. ERSTEIN, Piano au Musée Würth, 9 au 18 novembre 2018. Récitals Luisada, Kantorow, Kustas, piano. La 3ème édition du festival Piano au Musée Würth à Erstein s’est achevée ce dimanche 18 novembre 2018. Les alsaciens ont eu le privilège de pouvoir y écouter des pianistes toutes générations et esthétiques confondues dans le cadre exceptionnel de son auditorium à l’acoustique parfaite. La programmation confiée par Marie-France Bertrand, directrice du Musée, passionnée de musique, à Olivier Erouart, le nouveau directeur artistique (NDLR : LIRE ici notre entretien exclusif avec Olivier Erouart, à propos de la programmation du festival 2018), a offert une déclinaison particulièrement réussie du récital à la musique de chambre, en passant par le jazz et même le cinéma! Autre privilège pour les mélomanes : celui d’avoir eu gratuitement accès à la bouleversante et magnifique exposition d’œuvres d’art « Namibia », provenant entre autres autres de la collection Würth.

 

 
 

 

FESTIVAL PIANO AU MUSÉE WÜRTH:
LE PIANO SUR TOUS LES TONS

 

 
Avec deux grands noms du piano, en ouverture et en clôture, le festival a affirmé son exigence d’excellence, et mis la barre haut. Jean-Marc Luisada pour commencer a donné le ton, tandis que le festival s’est refermé avec un autre interprète français de prestige: Philippe Entremont. Retour sur trois jours intenses.
 

 

JEAN-MARC LUISADA: l’insoutenable légèreté du chant
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Luisada jean marc piano classiquenews concert annonce critique cd photo3Quels pianistes sont capables par dieu sait quel sortilège de faire fondre les marteaux du piano, d’extraire de son meuble de bois et d’acier la plus pure essence musicale, et d’émouvoir aux larmes? Jean-Marc Luisada fait partie de ceux-là. Le temps, ses joies et ses affres, ont passé sur sa vie d’homme et de musicien, comme cela est le cas pour tout être probablement, mais la musique à jamais vissée à son âme, ni l’usure ni l’endurcissement ne l’ont atteint. La constance du chant, l’émerveillement des sonorités sont demeurés intacts. Ô bénédiction, l’interprète a su préserver ce bien précieux qu’est la légèreté mais dans une nouvelle profondeur: cette façon d’interroger le silence, et le temps des choses, au-delà même du temps musical. Ce n’est pas par hasard s’il choisit Mozart en préalable, avec sa sonate en la majeur K331 « Alla turca ». Sa musique en apparence si pudique et si simple met à nu l’interprète, ne dissimule rien. Jean-Marc Luisada en partage l’humanité avec un public dont il se veut entouré (la salle reste éclairée), et une tourneuse de pages dont la compagnie et la proximité importent davantage que le rôle, puisqu’il ne regarde pas ses partitions. La réminiscence de l’enfance empreint son Mozart, dans le doux balancement du thème qui nous évoque volontiers la tendresse des bras berceurs et maternels, puis dans les variations dont il s’empare comme d’un coffre à jouets. On est touché par la grâce, la liberté, la subtilité des pointes de fantaisie ajoutées au phrasé au gré des reprises, le plaisir candide qu’il prend à animer cette sonate, captivante jusque dans la célèbre marche, qui semble par moments sortir d’une boîte à musique de la plus fine facture.
L’esprit de liberté marque également les Davidsbündlertänze opus 6 de Schumann, qu’il vient de graver au disque. Avec quel art il mène les danses entre élans poétiques et suspensions, dans leurs successions d’humeurs fantasques! Avec quel art il chante et contre-chante, timbre les voix, prend le temps de l’abandon! Le tempo est souvent rapide, comme dans Zart und Singend où l’ardeur du chant prédomine. Le miracle s’accomplit avec Wie aus der Ferne, venu de très loin, sur lequel il est impossible de mettre des mots, si ce n’est que l’on se trouve soudain dans un état d’émotion extrême et de sidération: comment est-il possible de jouer ainsi cette musique, à la limite de ce qui est concevable, imaginable sur un piano? On retient son souffle, suspendu à ces quelques minutes d’éternité…
On n’attend pas Jean-Marc Luisada dans Debussy, aussi la curiosité nous fait tendre une oreille plus qu’attentive alors que l’année nous l’a donné à entendre maintes fois par foule d’interprètes. Rien de moins que les deux cahiers d’Images pour ce récital. On est au prime abord décontenancé par le début des Reflets dans l’eau, la lenteur des premiers traits plus conduits que lancés comme des gerbes. Puis on comprend que le pianiste les délie puis les resserre et les détend à nouveau, variant la brillance, l’éclat, dans une progression qui lui appartient. L’hommage à Rameau, dans l’élégance des lignes et la conduite harmonique, fait écho tantôt à la Cathédrale Engloutie, tantôt aux Danseuses de Delphes, scandé comme une danse antique. Mouvement tournoie mystérieusement, légèrement nimbé de pédale. Cloches à travers les feuilles est somptueux d’équilibre et de timbres, chaque plan sonore y vit de lui-même, un effet de brise parcourant le passage « comme une buée irisée », sans doute la pièce la plus réussie, avec Poissons d’Or, insaisissables, ludiques et jubilatoires.

Retour à Chopin pour la fin du récital, avec son nocturne en si majeur opus 62 n°1, et son deuxième Scherzo en si bémol mineur opus 31. Jean-Marc Luisada a au fil du temps gagné en épure et profondeur. Le nocturne chante jusqu’au bout des phrases, et s’habille de traits de mousseline dont le pianiste est passé maître. Dans la largeur du son, le scherzo déploie ses interrogations, son chant éperdu, jusque dans les contre-chants lui donnant un relief vocal, dans une progression dynamique qui n’atteint jamais la saturation. Les bis prolongeront l’émotion avec le Salut d’amour d’Elgar, transcrit pour piano, une valse brillante de Chopin, et enfin sa mazurka opus 17 n° 4 en clin d’œil au cinéma (Cris et chuchotements de Bergman), autre passion du pianiste, qui présentera le soir suivant la projection d’un chef-d’œuvre hollywoodien des années 40: la Valse dans l’ombre de M. Leroy, avec à nouveau Mozart en préambule et son adagio pour harmonica de verre, composé à la fin de sa vie, puis les intermezzi de l’opus 117 de Brahms.

 

 

 

 

MARIA KUSTAS :  maîtrise et sensibilité
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KUSTAS Maria piano concert annonce critique cd par classiquenewsLe lendemain il fallait découvrir la jeune Maria Kustas, d’origine russe, lauréate du concours Piano Campus, parachevant ses études à Londres auprès d’Andras Schiff, et cela s’entend! Son programme traverse trois siècles de musique, avec Bach (toccata en sol majeur BWV 916) et Schumann (Allegro opus 8) – deux pièces peu jouées – puis Liszt et ses Jeux d’eau à la Villa d’Este, Debussy (Image livre 1) et enfin Ginastera (Tres danzas argentinas opus 2). Une technique à toute épreuve, solide, sûre, un sens aigu de la construction et du son lui permettent de dominer ce répertoire tout en s’adaptant à ses différences stylistiques. Son Bach est remarquable par la netteté du discours, sa grande stabilité de tempo et la justesse des dynamiques. Le souci de construction reste également très présent dans l’allegro de Schumann – trop peut-être? – très habité et expressif. Les Jeux d’eau à la villa d’Este sont d’une belle plasticité sonore et offrent des moments de pure béatitude. Les Images de Debussy ont aussi cette qualité de timbres et de fluidité, mais dans la retenue et l’élégance. Pas d’emphase, respect absolu de la partition, un jeu parfaitement équilibré, la pédale finement étudiée (dans Mouvement en particulier). Les Danzas de Ginastera clôturent brillamment le programme, en particulier la première dans son caractère obstiné, et la dernière à l’euphorique énergie. Il manque à la seconde, trop « carrée », trop respectueuse de la mesure, ce qui fait son charme: une liberté de ligne, une langueur, un abandon, qui font sa séduction, et ses accents nostalgiques. Cela viendra avec le temps. La pianiste au talent très prometteur devra relâcher un peu les cordons du corset rythmique qu’elle s’impose pour l’instant, pour trouver par moment une forme de lâcher prise qui ne donnera que plus de saveur à son jeu. Un bis: la Fille aux cheveux de lin de Debussy, au charme mystérieux.

 
   
 

 
 

 
 
ALEXANDRE KANTOROW: l’évidence
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Kantorow alexandre piano classiquenews festival WURTH critique classiquenewsA seulement 21 ans, Alexandre Kantorow suscite une admiration grandissante et sans réserve. Il est l’exception. Il nous avait éblouis en d’autres lieux, on lui trouvait déjà tout d’un grand. Le voici un an après qui franchit un pas supplémentaire – et quel pas! – en affirmant une personnalité et une maturité musicales hors du commun. L’allure décontractée, le visage ouvert et clair, il donne, en arrivant sur scène, cette impression d’aisance et de spontanéité qui attire la sympathie, et augure par son assurance naturelle, une écoute des plus agréables. Le programme qu’il a choisi prélude avec Bach (prélude et fugue en mi bémol majeur BWV 852 du premier livre du Clavier bien tempéré). Dans l’ordre suit une sonate de jeunesse de Beethoven (sonate en la majeur opus 2 n°2), puis la Fantaisie opus 49 de Chopin, et enfin l’Oiseau de feu de Stravinsky (arrangement Agosti). Pensé et inspiré, le jeu du jeune pianiste n’a rien d’engoncé. Il a du panache et du corps, loin de toute désinvolture apparente ou frivolité. Le musicien s’est affranchi de toutes les contraintes mécaniques de l’instrument, ou mieux, semble ne jamais les avoir éprouvées. Le piano se plie à lui, à la souple chorégraphie de ses gestes mobilisant son corps tout entier, dont aucun n’est purement théâtral et gratuit, mais au contraire en parfaite corrélation avec l’inflexion musicale. Rien n’entrave chez lui l’élan musical qui l’habite, que ce soit dans l’ampleur du jeu à la dimension, quand il le faut, orchestrale et éclatante, ou dans la profondeur de ton, son intériorité ou sa gravité. Et que ce soit dans Bach, Beethoven ou Chopin, comme il sait respirer, comme il sait articuler le discours! Le prélude de Bach est tenu et chantant à la fois, la fugue jouée dans un détaché très étudié dépourvu de sécheresse. Il sait allier délicatesse et fermeté dans Beethoven, enchaînant les motifs contrastés avec une fluidité naturelle, éclairant l’œuvre d’une juvénile lumière. Le largo est recueilli, émouvant de douceur, la ligne de chant conduite dans une longueur de son telle que l’on croirait entendre un archet. Somptuosité du son dans la Fantaisie de Chopin, poignante dans ses bouillonnements intérieurs. En bouquet final le musicien nous embarque dans un Oiseau de feu incandescent et survolté, dans une explosion de couleurs et de rythmes. Au public qui applaudit à tout rompre, il donne en bis la première Rhapsodie de Brahms, dont il fait, dans le déploiement de ses registres, une symphonie.
Alexandre Kantorow prépare le prestigieux et exigeant concours Tchaikovsky: gageons qu’il n’y passera pas inaperçu…

Le musée Würth a mis un point d’orgue à son festival, mais ses portes ne se referment pas pour autant: l’exposition Namibia reste visible jusqu’au 26 mai 2019. Rendez-vous avec le piano l’an prochain, pour une quatrième édition sur le thème de l’humour. Préparez vos sourires!

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