COMPTE-RENDU, CRITIQUE, RÉCITAL PIANO. FESTIVAL DE VERBIER, le 20 juil 2019. DANIIL TRIFONOV,  piano, Berg,… Ligeti

COMPTE-RENDU CRITIQUE RÉCITAL DANIIL TRIFONOV,  piano, VERBIER FESTIVAL, 20 juillet 2019. Berg, Prokofiev, Bartók, Copland, Messiaen, Ligeti, Stockhausen, Adams, Corigliano. Le Verbier Festival (Suisse) qui s’achèvera le 3 août propose sur ses hauteurs une immersion musicale de haut vol, avec les plus prestigieux interprètes. Fort de sa renommée, il sait oser des programmes qui sortent des sentiers battus. Le 20 juillet, le pianiste Daniil Trifonov, Premier Prix et Grand Prix du concours Tchaïkovski, donnait un récital peu banal à l’église de Verbier, enchaînant des œuvres du vingtième siècle et contemporaines.
Construire un programme de récital requiert une réflexion en profondeur que bien des musiciens escamotent, se contentant parfois d’une œuvre phare, ou deux, enrobée de quelques pièces de leur répertoire pourvu que les tonalités s’accordent dans leur succession, gage d’impression d’unité. Ce n’est pas le cas de Daniil Trifonov dont les programmes sont toujours soigneusement et intelligemment conçus. Quelle hardiesse dans celui de ce soir! Il faut sacrément de l’aplomb pour imposer aux oreilles mélomanes des pièces qui s’éloignent de la séduction mélodique « classique » et du si familier et confortable langage tonal, pour conquérir un public avec un répertoire qui bouscule, étonne, percute, déroute, et plane parfois dans des sphères à l’indicible mystère.

 

 

DANIIL TRIFONOV:
DE L’ÉNERGIE ET LA CONTEMPLATION AU PIANO PRÉDICATEUR

 

 

trifonov-daniil-piano-verbier-festival-concert-critique-opera-classiquenews-TRIFONOV-VERBIER-PHOTO

 

 

Daniil Trifonov arrive, ses partitions sous le bras, chaussé maintenant de lunettes, avec une allure d’étudiant qui viendrait soutenir une thèse. Il glisse en douceur dans le clavier du grand Steinway les premiers intervalles de la Sonate opus 1 d’Alban Berg (créée en 1910). Voici enfin un interprète qui n’en donne pas une version expressionniste ni déchirée! Il semble en chérir chaque note, les laisse éclore avec tendresse, dessine les contours complexes de sa polyphonie et de ses chromatismes avec une ultra sensibilité, prend le temps voluptueux de ses moments de relâchement, culmine dans les quadruples fortissimi sans dureté mais dans l’ardeur empressée d’un lyrisme passionné. Quelle sensualité! il semble s’émerveiller de chaque note, de chaque micro-inflexion, de chaque entrelacement, dont il invente le mouvement sublime en même temps qu’il le joue, s’enthousiasme de ses élans, baigne de profonde plénitude les toutes dernières notes d’un si mineur enfin résolu. Le ton change avec Sarcasmes opus 17 de Sergeï Prokofiev (1912-14), percussifs et à l’énergie décapante. Le compositeur commentait ce recueil de cinq pièces par ces mots: « il nous arrive parfois de rire cruellement de quelqu’un, mais quand nous y regardons de plus près, nous voyons combien est pitoyable et malheureuse la chose dont nous avons ri. Alors nous commençons à nous sentir mal à l’aise… ». Trifonov maître dans la tenue rythmique et la précision de l’articulation, comme dans la conduite dynamique de ces pièces, trouve dans leurs sonorités contrastées leur ton férocement moqueur, voir malfaisant, incarne une monstruosité, prenant une attitude de gnome, les bras arqués, courbé sur le piano, l’œil noir. « Szabadban » (En plein air) est une suite de cinq pièces de Béla Bartók composée en 1926. L’énergie d’ Avec tambours et fifres (première pièce) s’enchaîne parfaitement avec la musique de Prokofiev, et introduit un univers où des esquisses de danses traditionnelles savamment accentuées (Musettes) croisent des mélodies qui apparaissent dans un halo de mystère à l’atmosphère contemplative (Musiques nocturnes). Le pianiste dévoile une palette de timbres d’une finesse à peine pensable, dans un contrôle absolu du son, pesant chaque note, écoutant chaque résonance, donnant profondeur aux plus doux pianissimi. Musiques Nocturnes prend un tour métaphysique mêlant aux unissons joués comme des antiennes le chant délicat d’un rossignol imaginaire. Trifonov nous transporte hors du monde dans ce moment de grâce, puis nous plaque au sol avec l’énergie tellurique de « la Chasse » (cinquième pièce). Le voyage mystique se poursuit avec les sombres Variations pour piano d’Aaron Copland (1930): Trifonov y fait sonner le piano avec force mais sans rudesse,  met du poids, fait éclater les dissonances, les adoucit, allège, raréfie, serre les cellules rythmiques dans une énergie frénétique, introduit des cloches à toute volée, plaque de grands accords larges et dissonants qui annoncent Messiaen. C’est grandiose. Justement, des Vingt Regards sur l’Enfant-Jésus (1944) d’Olivier Messiaen, Il joue le Baiser de l’Enfant-Jésus (15ème), d’une douceur désarmante, d’une prodigieuse longueur de son sous ses trilles bavards et lumineux, très lisztiens, façon ascensionnelle de conclure une première partie de concert fascinante!

Sous le signe de l’énergie et de la contemplation, Trifonov poursuit le concert avec Musica Ricercata (I à IV) de György Ligeti (1953-54): une perfection de précision, de clarté, dans une progression dynamique telle que l’énergie semble se régénérer au fur et à mesure de l’interprétation. Elle conduit à l’abstraction des accords répétés du Klavierstück IX de Karlheinz Stockhausen, achevé en 1960. Le pianiste crée ici un univers en trois dimensions, de résonances et de silences, et parvient à produire une sensation de continuité, si difficile à réaliser dans l’écartèlement des registres et l’étirement rythmique, voire l’absence de rythmicité, libérant les harmoniques dans une pureté sonore absolue. A ce moment on prend conscience d’un impressionnant silence, celui du public captivé, dont l’attention et la concentration sont à leur comble. Le pianiste se garde bien de le sortir de cet état méditatif, avec la douceur hypnotique de China Gates de John Adams, d’une égalité impeccable, imperceptiblement kaléidoscopique, irréel de beauté stellaire! Rien ne vient troubler ce prodige, qui abolit le temps et procure un sentiment de béatitude. La répétition, l’ostinato semblant le fil conducteur de cette partie de concert, Trifonov donne pour finir, la Fantasia on an Ostinato de John Corigliano (1985). Cette œuvre, commande du concours Van Cliburn, créée par Barry Douglas, repose sur un ostinato sur lequel elle est bâtie en arche géante. Elle fait référence explicitement par ses citations au second mouvement de la septième Symphonie de Beethoven. Le pianiste l’interprète avec une profondeur hors du commun, et nous plonge dans son monde métaphysique et extatique, à des années lumières de notre vulgaire et terrestre condition, avant d’accrocher au ciel comme une nuée de chants d’oiseaux. On reste subjugué. Comment sortir indemne de ce concert? Daniil Trifonov nous aura donné à vivre une expérience au-delà même de la musique, nous aura conduits quelque part dans de lointaines sphères, là où tout n’est qu’harmonie et beauté. 4’33 de silence (Cage) s’imposèrent ensuite.

 
 

 

________________________________________________________________________________________________

COMPTE-RENDU CRITIQUE RÉCITAL DANIIL TRIFONOV,  piano, VERBIER FESTIVAL, 20 juillet 2019. Berg, Prokofiev, Bartók, Copland, Messiaen, Ligeti, Stockhausen, Adams, Corigliano. Illustration : © Nicolas Brodard / Festival de Verbier

 

 

 

Comments are closed.