Compte-rendu critique, récital de piano. Enghien-les-bains, le 8 décembre 2018. Anne Queffélec, piano, Bach, Beethoven.

queffeelc anne piano concert critique classiquenewsCompte-rendu critique, récital de piano. Enghien-les-bains, le 8 décembre 2018. Anne Queffélec, piano, Bach, Beethoven. Chaque année l’association Pianomasterclub présidée par Jean-François Mazelier organise à l’auditorium de l’école de musique d’Enghien-les-bains une série de master classes suivies de récitals, grâce au soutien de la ville d’Enghien et au mécénat de l’entreprise Gfi Informatique. Heureuse initiative qui rassemble des élèves de conservatoires triés sur le volet, les plus grands noms du piano français, et un public fidèle et passionné. Le 8 décembre, Anne Queffélec donnait un récital renversant de beauté et d’émotion, après quatre heures riches et intenses auprès de ces pianistes en herbe.

On se réjouit toujours d’un concert d’Anne Queffélec, d’abord parce que l’on sait que l’on entendra non seulement une grande professionnelle au sens le plus noble du terme, à la carrière exemplaire, mais surtout une musicienne accomplie, à la sincérité sans faille, et toujours inspirée. Cette soirée le démontrera d’autant plus qu’elle nous surprend avec un programme inaccoutumé, qui n’autorise aucun faux-semblant, aucune dérobade. Elle jouera ce qu’elle nomme elle-même l’alpha et l’oméga de l’œuvre pour piano de Beethoven: sa première sonate opus 2, et sa dernière, la 32ème, opus 111.

Sur la scène un grand Steinway D dans la pénombre, le clavier éclairé par un abat-jour suspendu à la courbe d’un lampadaire. Il paraît presque trop grand dans cette salle intimiste, impression renforcée par la gracile silhouette de la pianiste qui s’avance vers son public. Anne Queffélec aime s’adresser à lui et parler des œuvres, du compositeur, préparer l’auditoire, ici d’autant plus qu’elle avoue ce sas de décompression nécessaire après quatre heures de master classes. La passion habite ses mots comme ses notes, et nous pend à ses lèvres. Ce soir l’enjeu est fort. Elle nous le fait sentir: l’opus 111 est un Everest.

La première pièce n’est cependant pas inscrite sur le programme: forcément, c’est un bis! Ainsi nous la présente-t-elle, mais c’est en fait un prologue, un préalable qu’elle va jouer, dans la pensée du contexte troublé que nous vivons en cette fin d’année. « Ich ruf’ zu dir Herr Jesu Christ » le choral BWV 639 de Bach transcrit par Busoni. Le ton est ainsi posé, par cette communion dans le recueillement et la profondeur à laquelle elle convie le public. Un chant apaisé quoique sombre, un chant qui va à l’essentiel, un chant d’humilité qui, sur sa mer de doubles croches, porte en lui la condition humaine, dépouillé de tout superflu, c’est par ce chant qu’elle nous conduit à Beethoven.

Beethoven jeune 1012554_1151146791564340_4447833172979903169_nÀ 24 ans, le compositeur acheva sa première sonate pour piano opus 2, après l’écriture des trios opus 1. La dédicace à Haydn, son maître, laconique et juste polie, parle d’elle même: Beethoven affirme dès lors un langage personnel quand bien même cette sonate conserve une facture et une écriture classique. Anne Queffélec en révèle tous les contrastes, avec une justesse qui laisse sa place lorsqu’il le faut à la transparente légèreté du discours, à la fermeté de ton, à l’impétuosité, à la fougue, et à cette délicatesse qui fait aussi la marque de l’écriture beethovénienne, dans ses mouvements lents et ses menuets. Elle éclaire cette sonate d’une vitalité sans pareil, fait chanter tendrement le cœur de l’adagio, danser le menuet, et bouillonner le presto.

Fidelio de BeethovenL’opus 111 est une autre histoire. Elle aborde ce grand diptyque qui marque la fin de l’écriture pour piano par son compositeur comme une absolue nécessité: “il le faut maintenant, nous dit-elle, je ne peux pas quitter ce monde sans avoir joué l’opus 111″. Longtemps mûri, écouté au fond d’elle, cela fait seulement trois mois qu’elle le joue « vraiment » et le donne en concert. « Es Muss Sein », cette annotation de Beethoven sur les pages de son seizième quatuor, elle la fait sienne ici. Elle en emprunte le chemin de l’accomplissement: il y a d’un bout à l’autre de son interprétation, plus qu’un engagement, cette volonté, cette urgence, cette fièvre, en particulier dans l’allegro « con brio ed appassionato », qu’elle tient sous la tension d’une formidable détermination, porté par une force sans commune mesure lorsque notamment elle marque les sforzandi voulus par Beethoven, dans l’ascension des traits qui ne cèdent jamais au tourbillon. Il y a quelque chose de tellurique dans ce premier mouvement tant son jeu est solide, tant il dégage d’énergie intérieure, contrastant avec l’Arietta: là, Anne Queffélec atteint ce qu’il y a de plus élevé dans l’expression, s’effaçant derrière la nudité du thème, exempt de toute affectation et empreint d’une profondeur résumant l’essentiel. Au fil des variations, c’est cette « volonté apaisée », suivant les termes de Wagner, qu’elle nous fait écouter, cette force tranquille du chant, ce battement de l’âme qui se fond dans la nébuleuse astrale de la quatrième variation, pour atteindre, dans un inébranlable élan de ferveur, l’harmonie des sphères, au-dessus des trilles ultimes magnifiques de pureté, et au bout, retourner au silence par les notes les plus élémentaires, les plus sommaires qui soient, refermer le livre d’une fraction d’un soupir qui contiendrait l’éternité. Comment sortir indemne d’une telle écoute? Rien ne peut être rajouté, ne peut plus être dit, et rien n’est plus jouable ni audible après, même pas Bach. Seulement merci, merci, merci!

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Compte-rendu critique, récital Anne Queffélec, piano, 8 décembre 2018, Enghien-les-bains. Bach, Beethoven.

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