Compte-rendu critique, opéra. Venise, La Fenice, le 19 mai 2018. Bellini : Norma. Mariella Devia, Frizza / Walker.  

CONCOURS BELLINI 2017Compte-rendu critique, opéra. Venise. Teatro La Fenice, le 19 mai 2018. Vincenzo Bellini : Norma. Mariella Devia, Carmela Remigio, Stefan Pop, Luca Tittoto. Riccardo Frizza, direction musicale. Kara Walker, mise en scène. « Come faranno senza Mariella Devia?” Ce sont ces mots entendus sur le parvis du théâtre, prononcés par une femme à l’attention de son amie, qui résonnent encore en nous depuis que le rideau est tombé en cette fin d’après-midi du 19 mai 2018. Une date importante dans l’Histoire de l’art lyrique : les adieux à la scène de Mariella Devia. Ainsi qu’elle l’a officiellement annoncé, l’immense soprano italienne ne montera plus sur les planches, sinon pour des concerts. C’est dire l’importance de cette ultime représentation et la symbolique forte que prend le rôle de Norma comme dernier rôle incarné à la scène. Après Parme et la reine Elisabeth qui abdique à la fin de Roberto Devereux, c’est avec la druidesse qui disparaît dans les flammes que la légendaire artiste prend congé. Par notre envoyé spécial Narciso Fiordaliso.

 

 

 

Comment ferons-nous sans Mariella Devia ?

 

 

Une représentation qui compte dans une vie de mélomane.
On se souviendra longtemps du tonnerre d’applaudissements qui accueille l’entrée de la diva, sur la musique. Et surtout de la gigantesque ovation qui salue un magnifique « Casta diva », le chœur allant jusqu’à quitter sa pose pour acclamer à son tour la chanteuse, et une partie de la salle se levant d’un bond pour rendre hommage à 45 ans d’une carrière exceptionnelle. Les bravi fusent, le transport du public semble ne pas devoir prendre fin, les spectateurs réclament un bis. Mais, dans un sourire complice et amusé au chef, la Devia fait comprendre que le spectacle doit continuer, le reste du rôle n’étant pas de tout repos.
 

 

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Que dire qui n’ait pas déjà été écrit sur cette femme qui a mis sa vie au service de son art ? On admire sans réserve l’inaltération du timbre et des moyens vocaux à maintenant 70 ans, la science du souffle, l’agilité encore superbement maîtrisée, l’intelligence inouïe des variations, ainsi que le rayonnement toujours unique de l’aigu. Surtout, on rend les armes devant une incarnation intensément vécue de bout en bout, les mots à fleurs de lèvres et la technique toute entière au service de la seule musique. Souvent perçue comme froide, sinon placide, la Devia nous prouve en cet après-midi qu’elle peut se donner pleinement dans un rôle, sans compter, avec fougue, et ce dès les premières notes.
Le centre de gravité du rôle sonne bien parfois un peu bas pour la vocalité de la cantatrice transalpine, mais l’artiste parvient à déjouer avec brio tous les pièges tendus par la partition, jusqu’à des notes graves poitrinées avec beaucoup d’art.
D’un récitatif littéralement ciselé et couronné de messe di voce proprement inouïes, à une scène finale d’une pudeur rare, comme une confession toute entière mezza voce, en passant par une prière miraculeuse de ligne et de nuances et un appel aux armes électrisant d’impact dans le haut du registre, toute cette représentation fait figure de leçon de chant et d’interprétation. Merci, Madame.
A ses côtés, ses partenaires, galvanisés par l’enjeu, donnent le meilleur d’eux-mêmes. Fidèle compagnon de route de la Devia depuis quelques années, le ténor roumain Stefan Pop nous revient sous les traits de Pollione après avoir incarné Roberto Devereux à Parme voilà deux mois. Parfaitement en accord avec les moyens de la chanteuse, il forme avec elle un couple idéal, véritablement belcantiste. Dès son air d’entrée, il prouve une fois encore que le répertoire du premier XIXe lui convient particulièrement bien, détaillant superbement sa cavatine pour culminer dans une cabalette électrisante, très joliment variée. Le ténor roumain prouve durant la soirée quel musicien il sait être, osant de magnifiques demi-teintes, faisant ainsi du proconsul un amant sincère et perdu entre les deux flammes de sa vie.
Plus timide, visiblement émue par l’événement, Carmela Remigio offre un délicat portrait d’Adalgisa, bien chantante et profondément attachante, sa voix se mariant à merveille avec celle de la Devia.
Sonore et autoritaire, Luca Tittoto offre un portrait très convainquant d’Oroveso.
Aux côtés de seconds rôles bien tenus, on salue la performance du chœur, superbement investi pour cette occasion très particulière, sachant tonner autant que se faire murmure, déployant de belles couleurs et une précision rare dans le texte.
Tout aussi rutilant, l’orchestre fait feu de tout bois et tire le meilleur de chacun de ses pupitres, sous la direction contrastée et attentive de Riccardo Frizza. Ainsi que dans son Rigoletto barcelonais la saison dernière, le chef italien sait varier les atmosphères tout en mettant en valeur l’orchestration et sans jamais perdre de vue le drame. Quelques tempi parfois incertains mis à part, on tient là une direction exemplaire du chef d’œuvre bellinien.
Quant à la mise en scène imaginée par la plasticienne Kara Walker, sa seule audace réside dans une transposition vers l’Afrique au temps du colonialisme. Le décor, simple et très beau, représente un masque africain couché au sol, et les costumes, notamment celui de Norma, possèdent une touche tribale qui fonctionne remarquablement. Si la direction d’acteurs pourrait être davantage fouillée, la production flatte l’œil et ne dérange à aucun moment l’oreille.
Pour cette soirée d’adieux, c’est tout ce qu’il fallait, afin de laisser opérer pleinement le charme hypnotique de la voix de la Regina, Mariella Devia.
Pari gagné, avec un public laissant éclater sa joie et son amour aux saluts, trop heureux de pouvoir célébrer l’une des plus extraordinaires chanteuses de ces cinquante dernières années.
Seule petite déception : que le théâtre n’ait prévu, pour cette ultime soirée, ni hommage, ni fête, rien qui permette de marquer réellement l’événement.
Mais même sans cela, cette représentation rentre déjà dans la légende.

 

 

 

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Compte-rendu, opéra. Venise. Teatro La Fenice, 19 mai 2018. Vincenzo Bellini : Norma. Livret de Felice Romani d’après Norma ou l’Infanticide de L. A. Soumet. Avec Norma : Mariella Devia ; Adalgisa : Carmela Remigio ; Pollione : Stefan Pop ; Oroveso : Luca Tittoto ; Clotilda : Anna Bordignon ; Flavio : Emanuele Giannino. Chœur du Teatro La Fenice ; Chef de chœur : Claudio Marino Moretti. Orchestre du Teatro La Fenice. Direction musicale : Riccardo Frizza. Mise en scène, décors et costumes : Kara Walker ; Lumières : Vilmo Furian

 

 

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