COMPTE-RENDU, critique, opéra. NANTES, Th Graslin, le 9 juin 2019, Der fliegende Holländer, R Piehlmayer / R et B Blankenship.

Rienzi de WagnerCOMPTE-RENDU, critique, opéra. NANTES, Théâtre Graslin, le 9 juin 2019, Der fliegende Holländer / Rudolf Piehlmayer – Rebecca et Beverly Blankenship. Si toutes les scènes lyriques conduisent régulièrement des opérations de promotion de leurs productions, visant à diffuser l’opéra auprès du plus grand nombre et à inviter les profanes à franchir le seuil de la salle, Angers Nantes Opéra et l’Opéra de Rennes se sont donnés les moyens d’une action d’envergure exceptionnelle : nombreux ateliers de chant préparatoires, diffusion en direct, sur des écrans géants, dans plus de quarante villes de la région, sans oublier jusqu’aux établissements pénitentiaires. Le Hollandais volant fait escale à Nantes. C’était ici la troisième d’une série de 13 pour l’ensemble de cette production extraordinaire, avant que des dizaines de milliers de spectateurs la suivent en direct y compris dans des lieux improbables où l’opéra est étranger. Ce sera …le 13 juin prochain, qui ne pourra être que bénéfique.

 
 

 
 

Le Vaisseau fantôme accoste à Nantes

 

 

Le Vaisseau fantôme par Beverly et Rebecca Blankenship (© Laurent Guizard) critique classiquenews

 
 

Les sœurs Rebecca et Beverly Blankenship, filles du grand chanteur disparu l’an passé, font leur première apparition en France, en reprenant leur production du Theater Hagen (2017), en Westphalie, dont la distribution est totalement renouvelée. Impressionnante, fantasmagorique, faisant la part belle au mystère comme aux frissons, la mise en scène rend compte, avec force et humilité, du premier chef d’œuvre de Wagner, sans tenter de faire passer tel ou tel message. La version en continu du premier drame wagnérien, qui enchaîne les trois actes, permet d’en maintenir la tension dramatique. La réussite est exemplaire : la convergence de tous les acteurs, telle celle du Hollandais et de Senta, aboutit à la récompense du bonheur après les épreuves et les émotions vraies.

Ni bateau, norvégien comme hollandais, ni voiles, ni rouets : l’eau noire, les brumes, elles aussi toujours changeantes, des cordages, un cabestan, un brasero rougeoyant, des bittes suffisent à planter le décor, avec des lumières particulièrement soignées, qui dessinent ou estompent les reliefs, les visages et les corps, renouvelant toujours l’attention visuelle, en des images fascinantes. La direction d’acteurs se montre très attentive et efficace, magistrale. Le plus humble choriste est comédien à part entière, et l’ensemble a une réelle cohérence, toujours motivée par la musique. Le long regard échangé entre Senta et le Hollandais à leur première rencontre anticipe Tristan. La seule interrogation concerne la scène ultime : alors que l’on attend que le couple connaisse la rédemption céleste, c’est Erik qui exprime sa douleur sur le cadavre flottant de son Ophélie.

L’autre artisan de cette magistrale réussite est le chef bavarois, Rudolf Piehlmayer, qui imprime sa marque à l’ouvrage : tempétueux, refusant les séductions un peu mièvres de certains passages, tout en sachant ménager les silences et la poésie. La battue est souple et énergique, toujours précise comme attentive aux voix autant qu’à l’orchestre, elle sait éclaircir les textures, construire les tableaux et, surtout, les animer. L’ouverture est vigoureuse, dont le romantisme est manifeste, ignorerait-on sa thématique et son sens. Entre le Freischütz et Tristan, le romantisme est noir, fantastique. Puissant et expressif, l’orchestre symphonique de Bretagne connait un engagement inconstant, et ce n’est pas la faute du chef. Les cordes sont un peu frêles, les bois sans séduction. Le choeur d’Angers Nantes Opéra, enrichi du chœur d’hommes (« Mélisme(s) ») attaché à Rennes, nous vaut de belles émotions comme de somptueuses images. Voix d’hommes, mixtes ou de femmes (les fileuses), il n’est pas un moment de leurs nombreuses interventions qui laisse indifférent. Rares sont d’infimes décalages, imputables à la motricité de l’orchestre plus qu’aux chanteurs ou à la direction.

 
 

Le Vaisseau fantôme par Beverly et Rebecca Blankenship (© Laurent Guizard) critique 2 classiquenews critique opera sur classiquenews NANTES RENNES opera wagner

 
 

La distribution, sans réelles faiblesses, comporte quelques voix exceptionnelles. Martina Welschenbach a tout chanté, de Pamina à Freia, mais montre une prédilection pour Strauss et Wagner. La voix, comme le jeu dramatique en font une Senta vibrante, hallucinée, poignante, au timbre lumineux. Même pris un peu bas, des aigus aisés, une égalité de registres, tout séduit, alors que les phrasés surprennent, ponctuant chaque période. Davantage encore que sa ballade, émouvante, son duo avec le Hollandais, où les bois se montrent sous leur meilleur jour, constitue un des sommets de l’œuvre. Mary, la nourrice est Doris Lamprecht, familière des scènes françaises. Elle a la volupté d’un beau mezzo, bien timbré, aux solides graves. On regretterait presque la brièveté de ses interventions, tant les qualités vocales sont évidentes. De Essen nous viennent deux grandes voix : celle du lituanien Almas Svilpa, au chant noble, intériorisé, poignant sans tomber dans le mélodrame, aux aigus clairs, un magnifique Hollandais, et celle de Patrick Simper, qui nous vaut un Daland, père vénal et cupide à la voix somptueuse, de grave, de puissance, comme de personnalité. Le grand récitatif et aria du Hollandais, « Die Frist ist um… » est exemplaire. Erik, le fiancé, est chanté par Samuel Sakker, familier du ROH. La couleur déçoit, comme l’émission instable dans les scènes chargées d’émotion. Par contre, le pilote de Yu Shao est admirable, le timbre est clair, la voix est généreuse, capable de poésie et de bravoure.

Par-delà leur engagement constant, signalons enfin l’exploit physique que renouvellent les chanteurs et figurants à chaque représentation : presque trois heures durant, ils joueront dans quarante centimètres d’une eau froide, dans laquelle certains seront totalement immergés. Une production mémorable à tous égards.

 
 

 
 

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COMPTE-RENDU, critique, opéra. NANTES, Théâtre Graslin, le 9 juin 2019, Der fliegende Holländer / Rudolf Piehlmayer – Rebecca et Beverly Blankenship

illustrations : © photos Laurent Guizard / ANO Angers Nantes Opéra 2019

 
 

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