COMPTE-RENDU, CRITIQUE, opéra. MADRID, le 15 mars 2019. CAVALLI : Calisto,. Orquesta Barroca de Sevilla / Ivor Bolton.

Compte-rendu critique. Opéra. MADRID, CAVALLI, Calisto, 15 mars 2019. Orquesta Barroca de Sevilla, Ivor Bolton. Reprise d’une production munichoise mémorable, cette Calisto déjantée atterrit à Madrid avec une distribution en partie renouvelée. Une distribution époustouflante compense une mise en scène qui réserve de très beaux moments mais ne convainc qu’en partie. Depuis la mythique lecture du chef-d’œuvre de Cavalli par Herbert Wernicke (nous étions présent à Bruxelles en 1993), toute nouvelle approche de la Calisto appelle l’inévitable comparaison. La vision de David Alden est bien différente, qui joue à plein la carte de l’humour et de la dérision, mais dans une esthétique très kitsch qui oblitère une partie de la dramaturgie de l’opéra. Les dieux mythologiques sont devenus une famille bourgeoise qui évolue dans un décor de cabaret berlinois des années folles, avec une estrade sur laquelle Calisto fait le show. L’empyrée est devenu une enseigne lumineuse. On y voit un divan couleur crème géant sur lequel Jupiter étale ses conquêtes. Les costumes sont souvent spectaculaires, comme celui d’une Junon toute de plumes rouges vêtues, tenant en laisse des femmes paons, tandis que les habitants des forêts, Satirino, Pan ou Sylvain, plus vrais que nature, sont entourés d’un bestiaire fantastique (homme-vache, homme-cheval, iguane géant) du plus bel effet.

 
 
 

Kalistokitsch

  
 
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La dimension satirique du livret de Faustini autorise en partie cette lecture qui fait de Jupiter un Don Juan invétéré ante litteram. Mais l’opéra vénitien est fondamentalement un genre qui repose sur un délicat équilibre entre le comique et le tragique, et privilégier l’un au détriment de l’autre est un contre-sens. On a beaucoup ri, mais pas beaucoup été ému. Pourtant, ce même livret, à travers une réplique de Linfea, donne la clé de lecture de l’œuvre pour qui le lit attentivement : « uno strano misto di allegro e tristo » (« un étrange mélange de joie et de tristesse »). L’Anglais semble réfractaire aux subtilités du baroque italien.
La distribution, en revanche, répond à toutes les attentes, malgré une légère déception pour le rôle-titre. Louise Alder campe une Calisto de belle tenue, voix juvénile et souvent émouvante, mais son jeu tire le personnage vers une effronterie presque à contre-emploi. Calisto est une nymphe ingénue et non une Locandiera féministe ; elle porte en grande partie l’ambiguïté (« allegro/misto ») du drame, et cela ne s’est pas toujours vu. Luca Tittoto est en revanche un formidable Jupiter, acteur hors-pair, aussi à l’aise dans son rôle de coq de basse-cour que craintif devant la jalousie vengeresse de son épouse bafouée. Son interprétation de la fausse Diane en voix de fausset renouvelle le miracle de la production bruxelloise (même si dans la version originale, la vraie et la fausse Diane étaient chantées par la même interprète). Un peu en retrait dans le rôle de la Nature dans le Prologue allégorique, Karina Gauvin déploie toute sa verve rageuse et incarne une Junon terrifiante, mais sait arracher la compassion dans son éloge de l’épouse outragée (« Mogli mie sconsolate »). Le dieu des dieux est secondé par le Mercure dynamique et assuré de Nikolay Borchev, à l’élocution impeccable comme il se doit pour le dieu des messagers et de la ruse. Monica Bacelli – qui était déjà de l’aventure bruxelloise – est bouleversante dans le rôle de la fausse chaste Diane : une voix qui n’a pas pris une ride, vingt-six ans après, et s’est même bonifiée, gagnant en rondeur et en chair. Elle exprime merveilleusement l’indignation devant les avances de Calisto et sait donner le change en faisant croire à sa chasteté de façade, mais devient authentiquement humaine dans son duo avec Endymion (« Dolcissimi baci »). Le berger lunaire – sublime interprétation de Tim Mead – surpasse toutes autres incarnations. Une voix sonore et magnifiquement projetée qui rend pleinement justice à l’un des plus beaux rôles cavalliens. Les personnages sylvestres, loin d’être secondaires, sont la cerise sur le gâteau d’une somptueuse distribution. L’infatigable Dominique Visse reprend le rôle de Satirino qu’il avait créé à Bruxelles avec Jacobs, et sa voix flûtée inimitable tient du miracle, d’une jeunesse insolente, son jeu sur scène fait toujours merveille et n’hésite pas à en rajouter (bêlements intempestifs et gestes déplacés théâtralement efficaces), notamment dans son duo inénarrable avec Linfea campé par un Guy de Mey vocalement au meilleur de sa forme, malgré un accoutrement des plus convenus. Le Pane d’Ed Lyon et plus encore le Silvano d’Andrea Mastroni impressionnent par la puissance du timbre, amplifiée par une présence scénique massive.

Ivor Bolton, habitué de ce répertoire, dirige les forces vaillantes de l’Orquesta Barroca de Sevilla – excellentes – avec un sens aigu du théâtre, sans temps mort : avec lui, le théâtre est aussi bien sur scène que dans la fosse. Comme la plupart de ses prédécesseurs, il a étoffé l’orchestre d’instruments à vent parfois bienvenus (dans les scènes sylvestres ou de fureur), mais on rêve d’un ensemble qui aura banni les cornets à bouquin, absents des orchestres vénitiens après 1640, qui plus est trop souvent utilisés à mauvais escient.

     
  
 
 
 
 

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Compte-rendu. Madrid, Teatro Real, Cavalli, Calisto, 15 mars 2019. Louise Alder (Calisto), Luca Tittoto (Giove), Karina Gauvin (Giunone, L’Eternità), Nikolay Borchev (Mercurio), Tim Mead (Endimione), Guy de Mey (Linfea), Monica Bacelli (Diana, Il Destino, Una Furia), Dominique Visse (Satirino, La Natura, Una Furia),  Ed Lyon (Pane), Andrea Mastoni (Silvano), David Alden (mise en scène), Natascha Ursuliak (assistante à la mise en scène), Paul Steinberg (décors), Buki Shiff (costumes), Pat Collins (lumières), Beate Vollack (Chorégraphie), Orquesta Barroca de Sevilla, Ivor Bolton  (direction) / illustration : © J del Real

    
  
  
 
 
 
 

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