Compte-rendu critique, opéra. LILLE, Nouveau Siècle, le 10 mai 2017. BIZET : Les Pêcheurs de Perles (1863). Orchestre National de Lille, Alexandre Bloch (direction)

Compte-rendu, opéra. BIZET: LES PÊCHEURS DE PERLES. Les 10 et 12 mai 2017. LILLE, Nouveau Siècle, le 10 mai 2017. BIZET : Les Pêcheurs de Perles (1863). Orchestre National de Lille, Alexandre Bloch (direction). Formidable production, que ces Pêcheurs de perles… fruit d’une intense préparation et d’ajustements en série sur un timing serré, par toutes les équipes de l’Orchestre National de Lille, dont le résultat présenté à Lille (avant Paris), ce 10 mai dernier dans un Auditorium du Nouveau Siècle totalement plein, est riche de plusieurs enseignements.

bizet-georges-jeune-presentation-classiquenewsLe premier, contre les préjugés qui, tenaces, place la Capitale toujours nécessairement au devant de la scène lyrique, souligne a contrario l’initiative et la vitalité des orchestres en province : le National de Lille grâce à son fondateur Jean-Claude Casadesus sait aujourd’hui cultiver sa réputation comme sa différence dans le paysage musical hexagonal. La notoriété, l’accessibilité, l’audace aussi, transforment structurellement et profondément l’implantation d’un orchestre dans une ville dont il porte et sait diffuser l’image culturelle comme aucune autre institution, … sur son territoire et dans l’hexagone comme à l’international. Peu à peu, l’Orchestre national de Lille, par l’excellence, le sens de l’ouverture et du partage, par sa capacité à se réinventer surtout, incarnent aujourd’hui la carte de visite culturelle de Lille.
Ensuite l’idée de produire un opéra dans la salle qui lui est dédiée, où il a sa résidence (le Nouveau Siècle) et présente aux côtés des nombreuses autres sessions sur le territoire, l’essentiel de sa saison symphonique, est suffisamment rare pour être soulignée. Les répertoires investis par l’ONL (Orchestre national de Lille) sont très larges : aux côtés des concertos, symphonies,… formes habituelles, l’écriture lyrique a aussi toute sa place. Certes l’absence de décors comme de mise en scène, engage différemment le jeu lyrique en comparaison avec les opéras mis en scène à l’Opéra de Lille où d’ailleurs, l’ONL se produit en fosse deux fois dans l’année. Diriger l’orchestre au complet sur le plateau où se trouvent aussi les solistes est une toute autre expérience dans l’équilibre sonore : l’art du chef veille au brouillard comme à la distorsion d’un orchestre naturellement enveloppant voire couvrant les voix.

bloch-alexandre-pecheurs-de-perles-orchestre-national-de-lille-compte-rendu-critique-par-classiquenews-julie-fuchs-dubois-sempeyMais l’exercice qui est un défi est magistralement relevé par le nouveau maestro et directeur musical : Alexandre Bloch. Pour sa première lyrique in loco et avec son orchestre, l’expérience satisfait toutes les promesses. En faisant jouer les instrumentistes sur la scène, le chef nous offre aussi aux côtés du chant lyrique proprement dit, une immersion symphonique de premier ordre : dès l’ouverture, dans les intermèdes purs, tout au long d’une partition qui interagit constamment avec les voix. D’autant que la partition de Bizet, seulement âgé de 25 ans, se distingue par son raffinement orchestral et une intelligence dramatique qui sait séduire l’auditeur. En guise de perles, la partition est bien un joyau lyrique et symphonique qu’il fallait bien restituer dans sa continuité.

 

 

LILLE ressuscite le génie orientalisant
du jeune Bizet

 

Enfin il apparaît que c’est autant à Paris qu’en Province que l’exhumation de joyaux oubliés/méconnus de l’Opéra romantique français se réalise non sans brio : le meilleur argument de ce soir en est assurément la distribution qui regroupe 3 jeunes talents de l’école française de chant et qui font ici, chacun, une prise de rôle.
Distribuer Julie Fuchs en Leila, Cyrille Dubois en Nadir et Florian Sempey en Zurga… relève d’un beau sens opportuniste, surtout du goût le plus juste : en plus de leur jeunesse rafraîchissante, ils ont en commun le sens du texte, l’intensité dramatique et une finesse qui rend service à l’intelligibilité et la profondeur des situations. Ni surjeu ni perte de clarté dans la résolution de drame. Chacun offre une peinture très juste des caractères. De surcroît, ils expriment tous la métamorphose qui est à l’oeuvre dans le choc de confrontations très habilement façonnées et que réalisent les deux duos structurant tout l’opéra : au II, duo amoureux Leila / Nadir ; au III, duo conflictuel Leila / Zurga.

DISTRIBUTION JUVENILEJulie Fuchs, vraie coloratoure aérienne et idéalement timbrée exprime la détermination d’une vierge d’abord vouée au culte de Brahma (chant virtuose au I associé aux choeurs des adorateurs, et dont les vocalises évoquent l’Olympia des Contes d’Hofmann d’Offenbach) ; puis la grande amoureuse qui affirme l’empire d’une sensualité rayonnante, à mesure qu’elle croise son aimé Nadir : la Leila du III, implorante et déterminée (face à Zurga) n’a plus rien à voir avec ce qu’elle chante au I, légère, acrobatique, quasi évanescente.

 

 

NADIR-cyrille-dubois-alexandre-bloch-les-pecheurs-de-perles

 

Cyrille Dubois (Nadir) et Alexandre Bloch

 

 

 

Distingué comme Julie Fuchs, dans la création récente de Trompe-la-mort de Luca Francesconi au Palais Garnier en avril dernier (LIRE notre compte rendu TROMPE LA MORT de Luca Francesconi), le ténor Cyrille Dubois éblouit de la même manière par sa candeur tendre et son intensité expressive qui sait dans l’incandescence, bannir toute effusion vulgaire, préférant pour notre plaisir (indice d’un goût certain), le chant sain, franc, d’une sobriété à la fois éloquente et bouleversante : la vérité de Nadir, – cœur irradié prêt à mourir pour Leila, se fait irrésistible dans le duo du serment revivifié au I (avec Zurga), puis sa fameuse romance (I), et dans le duo extatique avec Leila au II.
Aussi tendre et intense que Gérald dans Lakmé de Délibes (autre fable orientalisante de 1883, – récemment ressuscité par l’Opéra de Tours voir notre reportage vidéo avec Jodie Devos, autre soprano coloratoure à suivre-, sous la direction de Benjamin Pionnier / reportage vidéo Lakmé à l’Opéra de Tours, janvier 2017), le personnage est celui qui évolue le moins, mais dont l’ardeur à défendre cet amour qui le submerge, atteint un paroxysme dans la ligne vocale.

Bizet sait ménager et combler son auditoire, car dans le registre amoureux extatique, le duo d’une rare subtilité au II, entre les deux amants qui se sont reconnus, est d’une candeur irrésistible que la juvénilité des interprètes ravive encore. Mais la direction très attentive et détaillée d’Alexandre Bloch sait aussi colorer et trouver des respirations exactes dans les airs de réitération, quand l’évocation d’un souvenir suscite toute une activité aux instruments et des harmonies d’une richesse fortement allusive : c’est assurément le cas de la romance de Nadir ; puis dans le duo avec Zurga où les deux partagent la vision de la déesse et de Leila qui enivre littéralement l’esprit ; sans omettre aussi le grand air du II de Leila (avec cor) où la jeune femme tout en s’abandonnant au bonheur promis de revoir Nadir, évoque l’image du père. La nostalgie et la langueur rétrospective sont des sentiments qui inspirent particulièrement le jeune Bizet.

Fermant ce trio triomphal, le Zurga de Florian Sempey scintille de la même flamme ténue, entre tendresse, haine et amour puis renoncement final : c’est lui aussi un cœur terrassé, qui d’abord agent de la tragédie contre Leila et Nadir, sait pardonner et vaincre sa rancœur. Une telle âme large et sincère, se révèle dans les deux duos clés de l’ouvrage qui l’engagent. Au I, duo du serment fraternel avec Nadir (chacun renonce à la femme aimée pour ne pas être le rival de l’autre) – Au II, duo avec Leila venue implorer en Zurga, le chef de la tribu afin qu’il sache infléchir sa haine et pardonner à Nadir. Baryton diseur, Florian Sempey – davantage connu comme Figaro (Le Barbier de Séville de Rossini), trouve le ton juste, une noblesse naturelle et surtout des phrasés de grande classe, murmurés, toujours intelligibles qui annoncent demain d’autres prises de rôles prometteuses (Golaud ?).

 

 

perles-bizet-orchestre-national-de-lille-julie-fuchs-florian-sempey-critique-sur-classiquenews

 

Julie Fuchs et Florian Sempey

 

 

 

Louons la tenue impeccable du choeur des Cris de Paris, qui se prête au jeu de l’étagement spatial, selon les tableaux : au 2è balcon dans le lointain, au dessus de la Vierge prêtresse, – envoûtant, proclamateur, hiératique ; de chaque côté de la scène, sur le balcon surplombant l’orchestre, engagé, syllabique, à la projection précise et dramatique quand les pêcheurs, comme possédés fustigent le couple des amants surpris (II), puis lors de la préparation du bûcher où ils doivent être brûlés : l’ivresse expressive du chœur s’apparente alors à une transe collective, bacchanale ivre de sang que Bizet peint avec ardeur et efficacité. Pour autant, nous ne sommes pas devant un opéra pompier, hollywoodien ni décoratif : Bizet contient son inspiration ; il cultive l’équilibre et la couleur. De même, la profondeur s’invite aux côtés de la diversité des enchaînements et le contraste continu entre les tableaux. Jouant la version originale de 1863 (créée le 30 septembre au Théâtre Lyrique), Alexandre Bloch veille à l’articulation des séquences, leurs enjeux poétiques (dès le début, dans la noblesse, grave, tragique, sombre et pourtant sereine de l’ouverture) ; c’est comme dans Rienzi de Wagner, un lever de rideau qui saisit par sa grandeur, son souffle maîtrisé et sa grande séduction mélodique. De même dans chaque fin d’acte, après la convulsion frénétique du chœur des pêcheurs en rien compatissants pour le couple protagoniste (Leila / Nadir), le chef tisse la soie d’une ample marche en forme de choral, entonné par tous et qui renforce encore la noblesse et l’élégance de l’ouvrage. L’intelligence de Bizet rayonne dans chacun des trois actes et dans leur agencement : aucun temps morts ; solos fermés, duos languissants, tableaux collectifs porteurs de déchainement cathartique… tout s’enchaîne ici en une continuité étonnamment cohérente. L’acmé de ce principe d’imbrication heureuse des registres concerne toute la seconde partie du II, après le duo amoureux (Leila / Nadir), où s’invite un orage de plus en plus menaçant. Même tendue et âpre, l’action s’achève de façon heureuse, grâce au sublime duo amoureux (au lointain), car Bizet a contrario de Carmen (1875), conçoit le triomphe de l’amour. Il n’en sera rien dans la décennie suivante.
On relève déjà ici toute la sensibilité du Bizet coloriste, très scrupuleux du temps musical, dramatique et psychologique. C’est essentiellement le personnage de Zurga – frère trahi par Nadir, et jaloux de ce dernier car il est aimé de Leila, qui enrichit le terreau passionnel de l’ouvrage. En très peu de temps, Bizet caractérise, commente, suggère… avec un sens inné de la prosodie (en cela le soin apporté aux récitatifs est exemplaire).

 

 

PECHEURS-DE-PERLES-BIZET-ONL-pecheurs-de-perles-compte-rendu-critique-sur-classiquenews-photo-tut-orchestre-et-les-2-choeurs-par-ugo-ponte-copyright-ONL-mai-2017

 

Les deux choeurs placés de part et d’autre de l’orchestre sur le plateau

 

 

Très impliqué dans la réussite de cette production qui se donne après Lille, au TCE à Paris, le 12 mai, Alexandre Bloch, réussit là une totale révélation : si la partition est connue par fragments, trop peu de maisons lyriques osent afficher le drame dans sa continuité. Pourtant c’est l’intelligence de son déroulement et le profil des caractères qui saisissent aujourd’hui, atténuant de beaucoup la réputation de l’ouvrage comme une œuvre médiocre et surannée. Aucun doute après une telle soirée : en 1863, le jeune Bizet signe bel et bien une perle lyrique à connaître absolument. Les pêcheurs de perles font partie de la trilogie (préparant Carmen), avec La Jolie Fille de Perth et L’Arlésienne, conçus pour l’innovateur Théâtre Lyrique de Léon Carvalho.
A revoir sur culturebox, puis diffusé sur France Musique le 18 juin 2017. En outre, l’enregistrement discographique est aussi annoncé chez Pentatone, courant 2018. Classiquenews présent au moment de la prégénérale et de la générale (9 mai), enfin à la première lilloise publiera un prochain reportage vidéo complet sur cette aventure lyrique, vrai défi artistique, relevé avec maestrià par l’ONL et son nouveau directeur musical, Alexandre Bloch.

 

 

__________________________

 

Compte-rendu critique, opéra. LILLE, Nouveau Siècle, le 10 mai 2017. BIZET : Les Pêcheurs de Perles (1863). Julie Fuchs (Leïla), Cyrille Dubois (Nadir), Florian Sempey (Zurga), Luc Bertin Hugault (Nourabad) / Les Cris de Paris / Orchestre National de Lille. Alexandre Bloch, direction. A l’affiche du Théâtre des Champs Elysées, le 12 mai 2017, 20h.

 

 

bizet-pecheurs-de-perles-a-lille-orchestre-national-de-lille-compte-rendu-par-classiquenews-le-10-mai-2017

 

 

Illustrations : © Ugo Ponte / Orchestre national de Lille 2017