Compte-rendu, critique, opéra. Bilbao, le 28 mai 2018. Bellini : Norma. Pirozzi. Kunde, Rizzo / Livermore

VENDÔME : CONCOURS BELLINI 2017Compte-rendu critique, opéra. Bilbao. Palacio Euskalduna, le 28 mai 2018. Vincenzo Bellini : Norma. Anna Pirozzi, Gregory Kunde, Silvia Tro Santafé, Roberto Tagliavini. Pietro Rizzo, direction musicale. Davide Livermore, mise en scène. 19 mai 2018 : à la Fenice de Venise, la légendaire Mariella Devia se retire de la scène lyrique avec une ultime représentation de Norma / LIRE ici notre compte rendu de cette adieu à la scène lyrique historique. Quelques heures plus tard, une nouvelle Norma nait sur les planches du Palacio Euskalduna de Bilbao : Anna Pirozzi. Comme un symbole, comme un passage de témoin. Merci tout d’abord à l’ABAO d’avoir permis cette prise de rôle importante, sinon essentielle, dans la carrière de la soprano napolitaine. Par notre envoyé spécial Narciso Fiordaliso.

La Norma de la décennie

Anna-PirozziDepuis notre première rencontre avec la voix et la personnalité uniques d’Anna Pirozzi, à l’occasion d’un Roberto Devereux inoubliable dans cette même capitale du pays basque, nous pressentions que le personnage de la druidesse bellinienne marquerait un tournant dans le cheminement artistique de la chanteuse. Et nous ne nous étions pas trompés. Car à l’issue de cette quatrième et dernière représentation, c’est une évidence : la Norma de celle qu’on peut désormais nommer LA Pirozzi se révèle déjà grande, sinon accomplie, et sera de celles qui comptent dans l’Histoire de l’art lyrique.
Que dire de plus, sinon que l’artiste semble avoir trouvé le rôle de sa vie ?
Sa simple silhouette, se découpant du fond de scène alors que la musique annonce son entrée, nous fait déjà frissonner. Les premières paroles du récitatif brisent le silence avec une tranquille autorité, les notes semblent écrites pour sa voix. Le premier grave permet l’assise du timbre, et l’instrument se déploie tout entier, rond, enveloppant, charnu, et pourtant brillant, aérien. « Casta diva » s’élève posément, paraissant couler de source, jusqu’à des aigus lentement enflés dans de superbes crescendi et des gruppetti parfaitement réalisés, dans la droite lignée de Maria Callas, pour s’achever dans un pianissimo immatériel qui suspend le temps. Suit une cabalette électrisante, où la virtuosité n’exclut jamais la tendresse, s’offrant même le luxe d’une reprise variée avec beaucoup d’art et couronnée par deux contre-uts absolument spectaculaires.
Mais c’est lorsque la prêtresse fait place à la femme, l’amante et la mère qu’Anna Pirozzi atteint des sommets de sincérité et d’émotion, osant des nuances d’une infinie délicatesse, les mots à fleurs de lèvres et la pudeur à fleur de cœur. Incarnation majeure qui culmine, peu avant la fin de l’œuvre, sur un « Son io » déchirant, où l’héroïne se décharge enfin du lourd secret qu’elle porte en elle, délivrance qu’on peut lire jusque dans le regard de l’interprète. Et c’est dans une bouleversante confession, chantée toute entière mezza-voce, comme chuchotée à chacun des spectateurs, que s’achève cette rencontre au sommet entre un rôle de légende et une artiste de génie.
Autour d’elle, l’Association Bilbayenne des Amis de l’Opéra a réuni une distribution d’exception, formant le plus beau quatuor qu’on puisse imaginer, réussissant ainsi – selon nous – la Norma de la décennie.
Toujours merveilleusement accordé à la flamme de sa partenaire – ces murs se souviennent encore de leurs Roberto Devereux et Andrea Chénier communs – Gregory Kunde démontre une fois encore – après Liège en octobre dernier – qu’il est peut-être le seul ténor actuel à triompher de la quadrature du cercle que représente l’écriture du rôle de Pollione. A la fois vaillant, doté d’un médium de bronze comme d’un aigu souverain, et maître du style belcantiste souvent négligé dans cet emploi, le ténor américain électrise dès son entrée, air plein d’urgence et intensément vécu, suivi d’une cabalette fougueuse aux variations audacieuses qui met le feu aux poudres et transporte la salle. Ardent et sincère comme lui seul sait l’être, il fait de ses duos, tant avec Adalgisa que Norma, de grands moments, et demeure l’unique interprète du rôle à rendre palpable la renaissance de son amour pour la mère de ses enfants.
Avec Silvia Tro Santafé, on retrouve la troisième protagoniste du Roberto Devereux qui nous a tant marqués ici même voilà bientôt trois ans. La mezzo espagnole n’a rien perdu de sa superbe énergie et propose de la jeune novice un portrait plus volontaire et moins timide qu’à l’accoutumée. Voilà réellement une prêtresse en devenir, qui pourrait bien prendre la succession de Norma. Vocalement, l’opulence des moyens, la fierté du grave et la solidité de l’aigu font merveille, d’autant que la musicienne sait magnifiquement adoucir son instrument, notamment dans son entrée, que ponctuent de splendides crescendi et autres messe di voce. Sa voix se mariant parfaitement à celle d’Anna Pirozzi, leurs duos sont de purs joyaux finement ciselés, les deux artistes semblant en outre prendre un plaisir évident à chanter ensemble.
Avec un tel trio, le final du premier acte demeure pour nous le sommet de la soirée, chacun faisant assaut de vaillance et de mordant. Un moment d’anthologie, flamboyant à force de démesure, comme un combat de titans où le coup de grâce nous est donné par Anna Pirozzi qui nous cloue à notre fauteuil par un contre-ré gigantesque, tellurique, crucifiant d’impact et de puissance. Une scène qui nous laisse épuisés, chancelants et pantelants, de ces minutes qui rappellent ce que peut être réellement l’opéra.
Le trio se fait quatuor grâce à l’Oroveso somptueux de Roberto Tagliavini, le premier qui parvienne à nous rendre intéressantes, sinon passionnantes, les interventions du personnage. Loin des basses charbonneuses et fatiguées trop souvent entendues dans ce rôle, le chanteur transalpin fait admirer l’extraordinaire beauté de son timbre, la perfection de son émission, ronde et claire, ainsi que sa diction splendide. Fier et plein de prestance, il occupe littéralement le plateau à chacune de ses apparitions.
On salue également la Clotilde touchante d’Itxaro Mentxaka et le Flavio sonore de Vicenç Esteve, qui complètent un plateau de légende.
Très investi, le chœur maison se jette à tout entier dans l’aventure et se donne sans compter, avec une plénitude sonore à saluer bien bas.
Tous évoluent dans la mise en scène très illustrative de Davide Livermore. Assumant un kitsch très étudié, la scénographie convoque toute l’imagerie traditionnelle associée à l’intrigue, quelque part à mi-chemin entre la série Kaamelott et Astérix. Et pourtant, alors que le grotesque n’est jamais bien loin, tout fonctionne de bout en bout grâce à la sincérité sans faille de tous les interprètes. Décor principal autour duquel s’articule toute l’action, une immense souche dans lequel a été taillé un monumental escalier côté pile et dont les anfractuosités côté face servent d’abri aux les enfants de Norma. C’est au sommet de ce tronc que se tient la druidesse lors de sa première apparition, illuminée par une immense lune projetée en arrière-plan, image forte qui rajoute encore à la majesté de l’instant. L’usage de la vidéo souligne les enjeux du drame, parfois à l’excès, mais permet de très beaux tableaux puisant directement dans l’univers du genre héroïc fantasy.
Tenant fermement les rênes d’un orchestre rutilant de tous ses pupitres, Pietro Rizzo, prenant le parti d’une exécution presque complète de la partition, soutient amoureusement les chanteurs, ajustant tempi et couleurs selon leurs besoins, sans jamais perdre de vue le drame, en vrai chef d’opéra.
Une soirée grandiose, qui aura vu naître une interprète majeure de Norma en ce début de XXIe siècle. Une soirée qui nous marquera sans doute pour toujours, avec ce sentiment irrépressible de découvrir l’œuvre pour la première fois.

_________________________________________________________________________________________________

 

Bilbao. Palacio Euskalduna, 28 mai 2018. Vincenzo Bellini : Norma. Livret de Felice Romani d’après Norma ou l’Infanticide de L. A. Soumet. Avec Norma : Anna Pirozzi ; Pollione : Gregory Kunde ; Adalgisa : Silvia Tro Santafé ; Oroveso : Roberto Tagliavini ; Clotilda : Itxaro Mentxaka , Flavio : Vicenç Esteve. Chœur de l’Opéra de Bilbao ; Chef de chœur : Boris Dujin. Bilbao Orkestra Sinfonikoa. Direction musicale : Pietro Rizzo. Mise en scène : Davide Livermore ; Décors : Giò Forma Studio ; Costumes : Mariana Fracasso ; Lumières : Antonio Castro ; Vidéos : D-WOK

Comments are closed.