Compte-rendu, critique. MARSEILLE, les 28, 29 avril 2018. MARSEILLE CONCERTS, Festival Orgue en Chansons.

orgue en chansons la critique par classiquenews Ewa Adamusinska-Vouland photo 1Compte-rendu, critique. MARSEILLE, les 28, 29 avril 2018. MARSEILLE CONCERTS, Festival Orgue en Chansons. Marseille est une fĂȘte et on ne sait oĂč donner de la tĂȘte Ă  vouloir courir Ă  tant de manifestations. Sur la lancĂ©e, le terreau de MP2013, Marseille-Provence Capitale europĂ©enne de la Culture, on a vu bourgeonner des initiatives des collectivitĂ©s locales pour fomenter des Ă©vĂ©nements collectifs et l’on a vu fleurir Marseille 2017 capitale europĂ©enne du sport et 2018, avec un programme tous azimuts Quel amour !, sans que l’amour du sport soit reniĂ©, qui sait, l’amour comme sport, culte du corps et du cƓur, disons aussi comme une saine culture, l’esprit,  on se retrouve comblĂ© dans une multitude d’évĂ©nements culturels.
À cĂŽtĂ© d’institutions officielles comme l’OpĂ©ra et l’OdĂ©on, seul thĂ©Ăątre en France entiĂšrement dĂ©volu Ă  l’opĂ©rette, la vie musicale est riche de lieux consacrĂ©s Ă  la musique et, rien que pour ce mois de mai, s’annonce la naissance en fanfare des VOIX DE LA CANEBIÈRE, un chƓur qui se veut « emblĂ©matique pour Marseille. » Dans ce vaste panorama, Marseille Concertsa dĂ©jĂ  un long passĂ© prestigieux. Mais, sous la prĂ©sidence de Robert Fouchet, la vĂ©nĂ©rable institution a su se diversifier en lieux, thĂšmes et programmes. Ainsi, les petits concerts gratuits dans les musĂ©es, les MusĂ©ĂŻques, et, dans le cadre des Dimanches de la CanebiĂšre, diverses animations des fins de mois, Marseille Concerts a trouvĂ© la bonne formule et le bon format avec son original Festival Orgue en chansons, Ă©largi du dimanche au samedi, des concerts d’une durĂ©e et Ă  une heure raisonnable, d’une heure trente Ă  20 heures le samedi, 17, le dimanche. Avec l’ambition de donner champ libre Ă  de jeunes interprĂštes rĂ©gionaux de qualitĂ©. Audacieux dĂ©fi : marier l’intime et le grandiose, la confidence et l’éclat, la chanson et les grandes orgues
Marseille Concertss’est donc lovĂ© amoureusement dans deux Ă©glises presque symĂ©triques, l’une au Vieux-Port pratiquement au dĂ©bouchĂ© de la CanebiĂšre et l’autre, remontant la cĂ©lĂšbre artĂšre, Ă  son extrĂ©mitĂ©.

I. Aznavour / Gainsbourg
Le samedi 28 avril 2018, on se pressait donc vers l’Église Saint-FerrĂ©ol les Augustins de Marseille, sur le Vieux-Port, trĂšs vieille Ă©glise rescapĂ©e des rages de la construction de la Rue ImpĂ©riale de NapolĂ©on III et des ravages nazis de 1943 : sur une gĂ©omĂ©trie classique, plaquĂ©e en 1874, une lumineuse façade blanche soulignĂ©e sobrement par de lĂ©gers rentrants cafĂ© au lait ; deux niveaux, mais le second, en fronton triangulaire, appuyĂ© Ă©lĂ©gamment sur deux volutes, Ă©bauche d’arcs ouverts, baroques. En somme, un discret syncrĂ©tisme architectural cher au XIXe siĂšcle bourgeois en apothĂ©ose Ă  Marseille : un faste sans nĂ©faste ostentation. Le clocher ancien tĂ©moigne ses riantes rides authentiques, du  ravalement de façade,du lifting moderne. Son orgue fut installĂ© en 1844 par le facteur Zeiger de Lyon, dont le matĂ©riel est classĂ© aux Monuments historiques, et, aprĂšs de nombreuses retouches, restaurĂ© et inaugurĂ© en 2015, il est habillĂ© d’un buffet nĂ©o-gothique, Ă©tirĂ© de pinacles et ajourĂ© de fleurons.
Le programme proposait une mise en regard, disons plutĂŽt en Ă©cho, de chansons de Charles Aznavour / Serge Gainsbourg, confiĂ© Ă  la voix d’Ewa Adamusinska-Vouland et Ă  FrĂ©dĂ©ric Isoletta pour l’orgue. Autre pari : apparier Aznavour et Gainsbourg, dont les patronymes certes rimant semblent ne rimer Ă  rien par le voisinage apparemment artificiel de deux compositeurs et chanteurs si diffĂ©rents.
Les chansons d’Aznavour, dont il ne signe pas toujours les paroles, sont souvent narratives, racontent une histoire, d’oĂč leur universalité : le fond est toujours facile Ă  traduire, non une forme spĂ©cifique dans une langue. Peu de chansons « verbales », en consĂ©quence chez lui, si l’on peut y admettre les jeux de mots entre deux langues, en l’occurrence l’anglais et le français de For me formidable(texte de Jacques Plante). En revanche, auteur, compositeur, interprĂšte, avec simplement ici deux chansons en collaboration, Gainsbourg est singulier Ă  tous les sens du mot. Ses textes sont une singuliĂšre orfĂšvrerie verbale et sa musique puise chez les grands classiques. Il est aussi intimiste, ironiste dans son expression qu’Aznavour est gĂ©nĂ©ralement, gĂ©nĂ©reusement, dramatiquement, dĂ©clamatoire. C’était donc marier la carpe et le lapin.
Pourtant, les deux interprĂštes se tirent avec une rare Ă©lĂ©gance et intelligence du sujet Ă©pineux, du problĂšme que leur imposait Robert Fouchet, sans se rĂ©soudre et le rĂ©soudre par la facilitĂ© d’une banale, d’une simple ballade de textes inconnexes enfilĂ©s comme des perles. Il faut dire qu’autant Ewa Adamusinska-Vouland, jeune Polonaise installĂ©e en France, que FrĂ©dĂ©ric Isoletta, ont un bagage culturel imposant, littĂ©raire et musical, thĂ©orique et pratique, avec des carriĂšres universitaires et artistiques solides : elle, dĂ©jĂ  versĂ©e dans un travail pointu sur la chanson scĂ©nifiĂ©e dans son pays d’origine, experte entre autre en chanson française, et lui, pianiste, organiste, figure essentielle de la scĂšne musicale rĂ©gionale, dĂ©ployant une activitĂ© impressionnante comme critique, confĂ©rencier, accompagnateur piano du Festival Lyrique d’Aix-en-Provence, crĂ©ateur d’Ɠuvres contemporaines que lui ont confiĂ© nombre de grands compositeurs. Choisissant dans le fouillis Ă©norme du corpus des chansons des deux auteurs, ils en tirent une Ă©pure, un vĂ©ritable livret, avec une introduction (une strophe dePour essayer de faire une chanson, d’Aznavour), un dĂ©veloppement sur le parcours amoureux, de la       rencontre Ă  la rupture, en harmonie avec le thĂšme de Marseille Quel amour !qui se clĂŽt sur la parenthĂšse de fin d’une autre strophe de Pour essayer de faire une chanson.
Abdiquant tout effet lyrique, sans renoncer au dĂ©ploiement de la voix quand la musique et le texte le requiĂšrent comme dans La Javanaise de Gainsbourg, la chanteuse dĂ©taille sobrement les textes avec une simplicitĂ© touchante, un timbre satinĂ© et une voix souple et libre. Un Ă©cho, galant, aurĂ©ole sa voix d’harmoniques aiguĂ«s, sans gĂȘne pour l’écoute de notre place. De son cĂŽtĂ©, s’il exprime le texte par des colorations adĂ©quates de son orgue, vapeurs, nuages pour Dieu est un fumeur de havanesde Gainsbourg, grandioses grondements des ruptures, gazouillis d’oiseaux, modalismes gothique funĂšbres pour le terrible sort du Poinçonneur des LilasvouĂ© aux « petits trous » et au grand, Isoletta glose, unifie les Ă©tapes diverses de cet itinĂ©raire par la soudure toujours expressive de son orgue entre les morceaux. Un interlude vocal lui offre l’occasion de dĂ©ployer son grand jeu de l’improvisation aux classiques, montrant encore que tout est un quand la qualitĂ© parle.

II. Jacques Brel
BORN orgue concert orgue marseille orgue en chansons par classiquenews_Jean-Christophe_Born_1Le lendemain, le 29, la foule de spectateurs que ne dĂ©courageait pas une pluie battante, se pressait, s’empressait d’entrer dans l’Église Saint-Vincent de Paul les RĂ©formĂ©s en haut de la CanebiĂšre pour y entendre le tĂ©nor Jean-Christophe Born interprĂ©ter Brel avec la complicitĂ© de Sylvain Pluyaut Ă  l’orgue. ‹         Puisque ces concerts ont pour but aussi de ranimer des lieux patrimoniaux de la ville, je ne rĂ©siste pas Ă  rappeler ici ce que j’écrivis autrefois, justement l’occasion d’une mĂ©morable soirĂ©e offerte par Marseille Concerts.
L’église nĂ©o-gothique des RĂ©formĂ©s de Marseille en perspective montante, au-dessus de la ligne arborĂ©e des allĂ©es de Meilhan, des deux aiguilles de ses pointes, semble coudre la CanebiĂšre avec le ciel. Elle fut bĂątie entre 1855 et 1888, en une Ă©poque oĂč rĂ©gnait le goĂ»t pour le « style troubadour », retour romantique au Moyen-Âge, nouvelle floraison gothique au moment oĂč s’achevaient certaines cathĂ©drales authentiquement mĂ©diĂ©vales, telle celle de Nantes, commencĂ©e en 1434 et terminĂ©e
 en 1891. Celle de Prague fut achevĂ©e en
 1929. Le gothique prenait son temps, se bĂątissait pour l’éternité : avec le temple grec qui modĂšle tant de Palais de Justice, le gothique est le seul style architectural qu’on n’ait cessĂ© de construire, du Parlement et son Big Ben de Londres au XIXesiĂšcle au New York des gratte-ciels et mĂȘme, en plein Baroque ou Classicisme, la cathĂ©drale d’OrlĂ©ans est inaugurĂ©e sous Louis XIV. ‹         À l’intĂ©rieur, l’église est si lumineusement restaurĂ©e qu’on croirait Ă  un original mĂ©diĂ©val flambant neuf qui a miraculeusement traversĂ© les Ăąges sans la noirceur du temps. Et lĂ , face au chƓur, comme un‹insolite papillon gĂ©ant par ses dimensions, pour l’envol de la musique, une aile courbe immense posĂ©e Ă  mĂȘme le transept, la nef transversale spacieuse, cet Ă©trange vaisseau spatial : une console d’orgue descendue de ses hauteurs, mais Ă©lectronique, avec voyants lumineux, cinq claviers, ponctuĂ©s de constellations de boutons des tirants de jeux, une myriade de combinaisons sonores possibles, infini arc-en-ciel de couleurs, de nuances

De lĂ , de ses doigts, avec la prestesse d’un prestidigitateur et dans un ballet virtuose des pieds sur les pĂ©dales, comme un navigateur Ă  ses commandes, l’organiste, gouverne la futaie mĂ©tallique des tuyaux couronnĂ©s des pinacles gothiques des deux orgues anciens face Ă  face sur leur haute tribune, plus un troisiĂšme latĂ©ral : orgues historiques classĂ©s du XIXe siĂšcle, les premiers et uniques d’Europe dotĂ©s d’une transmission Ă©lectrique par Merklin en 1887, restaurĂ©s et rendus Ă  la musique en 2009 dotĂ©s de la technique la plus sophistiquĂ©e du XX e. Musique jouĂ©e silencieusement d’en bas, de la terre, mais retombant d’en haut comme une bienfaisante pluie musicale exauçant le jeu de l’interprĂšte et les vƓux du public, baignant l’assistance, sans qu’on distingue exactement d’oĂč Ă©mane un son si cĂ©lestement spatialisĂ©, si enveloppant, consolateur. Effet prodigieux sans effectisme, toujours dans la puretĂ© respectĂ©e de la musique, croisĂ©e d’ogive sonore entre les deux orgues face Ă  face qui dialoguent dans la tradition antiphonale, avec les jeux d’écho, de rĂ©ponse, d’appel du troisiĂšme.
Ce concert nous permettait de dĂ©couvrir Sylvain Pluyaut, professeur d’orgue au Conservatoire Ă  Rayonnement RĂ©gional de Dijon, concertiste et accompagnateur ployĂ© Ă  tous les impĂ©ratifs de son instrument, interprĂ©tation bien sĂ»r, harmonisation, accompagnement, improvisation et musique d’ensemble. Professeur d’improvisation et d’accompagnement pour la formation des organistes liturgiques russes Ă  la cathĂ©drale catholique de Moscou depuis 2008, ce musicien voyageur ne pouvait que s’entendre avec Jean-Christophe Born, notre paradoxal tĂ©nor local nĂ© Ă  Poitiers, enfance au Gabon, passage marquant Ă  New-York avant de jeter une ancre, qu’on voudrait dĂ©finitive, Ă  Marseille dont il est devenu un chantre charmeur par ses spectacles montĂ©s par lui-mĂȘme (Marseille mes amours, Gaby mon amour !,sans oublier My Fair Lady), menant de front une belle carriĂšre lyrique qui l’a dĂ©jĂ  promenĂ© dans quinze pays et de metteur en scĂšne interprĂšte.
Le risque, le piĂšge de reprendre les chansons, notamment les succĂšs, des tubes, qui ne peuvent manquer Ă  l’appel (d’autant qu’on est invitĂ© Ă  « chanter ensemble » dans le programme), si marquĂ©es par un inoubliable interprĂšte prĂ©sent dans toutes les mĂ©moires, est de tomber dans l’imitation, volontaire ou non, ne serait-ce que dans une intonation, une inflexion, du phrasĂ© et de l’accent si caractĂ©ristiques de Brel. Born rĂ©ussit ce pari de faire siennes ces chansons de Brel et de tous par leur succĂšs, durant une heure trente sans entracte, sans boire une goutte d’eau, sans repos autre que de brefs interludes de son partenaire, avec une gĂ©nĂ©rositĂ© vocale qui nous fait craindre pour lui. On retrouve, dans son interprĂ©tation, l’homme de thĂ©Ăątre complet qu’il est, l’intelligence fine du texte, l’art de faire vivre les mots, le sens du phrasĂ© qui met en valeur chaque syllabe, la mordant, comme se dĂ©sespĂ©rait Piaf finissante de ne plus pouvoir le faire, ou la caressant, selon le sentiment et la signification.
Introduite par une fugue de Bach, Quand on n’a que l’amourque Pluyautsemble enlever, Ă©lever vers un ciel d’un amour infini dans une scansion d’un crescendo palpitant, thĂšme de Quel amour !,donne d’entrĂ©e la couleur  et le ton de ce qu’on n’ose dire un rĂ©cital tant c’est peu rĂ©citĂ© et tellement vĂ©cu. Ce sont des scĂšnes, des tableaux, Ă©piques (Amsterdam, La QuĂȘte) ou lyriques (Ne me quitte pas, Matilde), souvent ironiques, sarcastiques (Les Flamandes, Les Bourgeois, Vesoul, Les Bonbons), frĂ©nĂ©tiques (La Valse Ă  mille temps), etc.
L’organiste, sans lier les chansons entre elles comme Isoletta, les glose de l’intĂ©rieur, les commente avec truculence ou dramatisme comme le tictac implacable de la pendule de la vie finissante des Vieux, les brode de l’intĂ©rieur comme cette exhalaison dĂ©sespĂ©rĂ©e dans Ne me quitte pas, nappant d’un doux gazon le gazouillis des pauvres fleurs qui pleuvent et pleurent pour une Madeleinequi ne viendra pas au rendez-vous.
Deux concerts, deux paris rĂ©ussis du mariage moins de raison que de passion entre l’orgue et la chanson.

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Compte-rendu, critique. MARSEILLE, les 28, 29 avril 2018. Festival Orgue en chansons.

I.  Aznavour · Gainsbourg .‹Samedi 28 avril 20h ‹Église des Augustins de Marseille — Saint FerrĂ©ol ‹9, Rue Reine Elisabeth · 13001 Marseille ‹Ewa Adamusinska-Vouland · Voix‹FrĂ©dĂ©ric Isoletta · Orgue
II. Jacques Brel ‹imanche 29 avril 17h ‹Église Saint-Vincent de Paul — Les RĂ©formĂ©s‹Haut de la CanebiĂšre · 13001 Marseille‹Jean-Christophe Born · TĂ©nor ‹Sylvain Pluyaut · Orgue

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PROCHAINS CONCERTS
Festival Orgue en chansons 

Michel Legrand ‹ / 26 mai 20h / ‹Église des Augustins de Marseille — Saint FerrĂ©ol : ‹9, Rue Reine Elisabeth · 13001 Marseille ‹Lucile Pessey · Soprano / ‹StĂ©phane Eliot — Organiste

II. De FaurĂ© Ă  FerrĂ© / ‹ 27 mai 2018 · 17h / ‹Église Saint-Vincent de Paul — Les RĂ©formĂ©s‹Haut de la CanebiĂšre · 13001 Marseille/ Jacques Freschel · Baryton / ‹Philippe Gueit · Orgue

TARIFS — ABONNEMENT! ‹Abonnez-vous! 4 concerts pour 40 €! ‹‹POUR CHAQUE CONCERT: ‹Plein tarif: 15 €‹ / Groupe (Ă  partir de 6 personnes): 10 €‹ / AccĂšs + ( 12-25 ans, apprentis et Ă©tudiants, personne en situation de handicap, demandeurs d’emplois minima sociaux): 5 € ‹Enfants (moins de 12 ans): Gratuit / ‹‹RÉSERVATION MARSEILLE CONCERTS · 06 31 90 54 85 – ‹‹En partenariat avec la Ville de Marseille et la Mairie des 1er et 7earrondissements

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