Compte rendu, critique. Marseille, le 12 janvier 2018. Salle Musicatreize, Concert : Aimez-vous Scarlatti ? Jean-Marc Aymes

thumbnail_2 JM AymesCompte rendu, critique. Marseille, le 12 janvier 2018. Salle Musicatreize, Concert : Aimez-vous Scarlatti ? Jean-Marc Aymes, clavecin, / Nicolas Laffitte, rĂ©citant. Coquette question rhĂ©torique d’un concert sĂ©ducteur qui ne laisse aucune alternative de rĂ©ponse : peut-on ne pas aimer, adorer Scarlatti, dans cette interprĂ©tation amoureuse, adoratrice ? Un Scarlatti aux sonates brĂšves, intenses, serrĂ©es comme un cafĂ© stretto, de Naples bien sĂ»r, filtrĂ© par Venise, Lisbonne et, enfin, Madrid oĂč s’épanouira et mourra (1757) ce grand musicien, de la faste trilogie baroque 1685 qui voit naĂźtre Bach, HĂ€ndel et Domenico. Dans le douillet cocon, Ă  la chaleureuse douceur du bois, de la salle Musicatreize de Roland HayrabĂ©dian, oĂč l’ensemble fameux des treize chanteurs donne des concerts raffinĂ©s de musique contemporaine, souvent inĂ©dits, qui tournent ensuite dans le monde, Concerto soave de Jean-Marc Aymes et MarĂ­a Cristina Kiehr a Ă©galement fait son nid pour le bonheur des mĂ©lomanes marseillais. Des confĂ©rences (sur inscription au 04 91 00 91 31), « L’Atelier du critique » de Jean-Christophe Marti, facilitant l’accĂšs aux Ɠuvres, ponctuent, les jeudis de cette riche saison de concerts et font de cette accueillante salle Ă  la fois un laboratoire musical et une scĂšne de la pratique, un lieu enrichissant, ouvert Ă  tout public et Ă  toute musique.

STRETTO SCARLATTI

AIMEZ-VOUS SCARLATTI ?

thumbnail_1 SAuteur, entre autres CD, de l’enregistrement intĂ©gral de la musique pour clavier Ă©ditĂ©e de Girolamo Frescobaldi, claveciniste, organiste, Jean-Marc Aymes, aujourd’hui professeur de clavecin au CNSMDL, escortĂ© de quelques uns de ses Ă©lĂšves de Lyon, passait de la pĂ©ninsule italienne Ă  l’espagnole sur les pas, sous les doigts de Domenico Scarlatti, pour un concert illustrĂ© de projections picturales, vues de Venise par Canaletto, Guardi, de Madrid par Goya, Ă©galement agrĂ©mentĂ© de lectures, par Nicolas Laffitte, de textes, lettres, documents sur Scarlatti par l’expert Ralph Kirckpatrick, le tĂ©moignage du voyageur Burney,  plus Casanova, et de dĂ©licieux passages de la ‘Petite Gitane’ (La gitanilla) de Cervantes et de l’adorable ‘Platero et moi’ (Platero y yo) de Juan RamĂłn JimĂ©nez, en Ă©chos espagnols aux sonates les plus hispaniques du musicien.
Fils du grand Alessandro nĂ© en Sicile, cĂ©lĂšbre compositeur et pratiquement fondateur de l’opĂ©ra napolitain qui deviendra le modĂšle europĂ©en, Ă  qui l’on devrait l’aria da capo, Domenico naĂźt dans la Naples tout aussi espagnole que son destin hispanique. AprĂšs des passages obligĂ©s Ă  Rome, Florence, Venise, comme s’il fuyait l’ombre oppressante du pĂšre tout puissant qui mourra en 1725, on le trouve Ă  au Portugal en 1720, maĂźtre de clavecin d’une jeune princesse musicienne, dans une cour aux fastes dus Ă  l’exploitation du richissime BrĂ©sil, ambitionnant de faire de Lisbonne une grande capitale europĂ©enne de la musique. Marie Barbara de Bragance, fille du roi Jean V de Portugal, Ă©pousera l’Infant hĂ©ritier de la couronne d’Espagne, qui rĂ©gnera sous le nom de Ferdinand VI (1746-1759). Épris de musique, le couple princier puis royal protĂšge et pensionne, lui, Farinelli dĂ©jĂ  installĂ© en Espagne, elle son maĂźtre de clavecin Scarlatti, les deux brillants Napolitains qui deviendront amis. De SĂ©ville Ă  Madrid, et souvent dans la rĂ©sidence royale d’étĂ© d’Aranjuez, Scarlatti suit Marie Barbara, Ă©tant du service privĂ© de sa maison. Il termine sa vie auprĂšs de la reine, un an avant elle, suivie par son Ă©poux inconsolable, encore un an aprĂšs. Sans compter son Ɠuvre vocale, cantates et opĂ©ras, dont ne parle guĂšre Ă  tort tant les travaux et le catalogue de Kirkpatrick ont mis l’accent sur ses sonates, Scarlatti en aurait composĂ© plus de cinq-cent-cinquante pour clavecin, pour la plupart inĂ©dites de son vivant mais courant l’Europe en manuscrit.
On s’accorde Ă  en louer l’exceptionnelle originalitĂ©. L’éventail de quatorze d’entre elles choisi par Aymes, allant de la Sonate K.3, frissonnante de traits vifs, Ă  la K. 554, peut-ĂȘtre la derniĂšre, ne le dĂ©mentait pas, en donnant une vue partielle, forcĂ©ment partiale, rapidement panoramique, mais forcĂ©ment difficile Ă  embrasser en une seule Ă©coute, forcĂ©ment rapide aussi.  Mais disons que le format gĂ©nĂ©ral d’une heure de concert Ă  20 heures Ă©tait en adĂ©quation avec ces formes musicales brĂšves rĂ©pugnant Ă  la longueur et la lourdeur.
En effet, elles se dĂ©ploient en ce crĂ©puscule rose du Baroque, le Rococo, qui fuit le grandiose pour l’intime de la chambre, du salon. DĂ©jĂ  le jĂ©suite Baltasar GraciĂĄn (1601-1658), en avance sur son temps, rĂ©pugnait au fatras et exaltait la forme brĂšve, la concision, condensant son Ă©thique et son esthĂ©tique dans l’aphorisme 105 de son OrĂĄculo manual : « Lo bueno, si breve, dos veces bueno y lo malo, si poco, no tan malo », que je traduis : ‘Le bon, si bref, deux fois bon, et les mots et les maux, s’ils sont brefs, ne sont qu’un moindre mal. »[1] Si l’alibi de l’art, soumis aux idĂ©ologies et Ă  la religion, Ă©tait toujours le prĂ©cepte d’Horace de l’utile dulci, ‘joindre l’utile et l’agrĂ©able’, des rigoureux impĂ©ratifs du Concile de Trente rĂ©gissant les arts, de sa rĂ©cupĂ©ration de la trilogie rhĂ©torique docere, movere, delectare, ‘enseigner, Ă©mouvoir, plaire’, ce passage lĂ©ger au SiĂšcle des LumiĂšres, dĂ©laisse volontiers velours et lourds brocards pour la suavitĂ© de la soie, du satin, oublie un art didactique, docere, pour ne retenir bien que ce delectare, ‘dĂ©lecter’,  plaire’, sans oublier les dĂ©licieuses Ă©motions des affects, movere, qui ouvrira vite la porte au culte exquis, nouveau plaisir, de la sensibilitĂ©. D’ailleurs, c’est bien ce que semblait dire Scarlatti lui-mĂȘme dans une PrĂ©face Ă  une Ă©dition de son Ɠuvre lue par Nicolas Lafitte, lorsqu’il avouait avec un sourire qu’il transgressait les rĂšgles musicales mais pour respecter la seule admissible en musique : « ne point dĂ©plaire Ă  l’oreille ». Rejoignant par-lĂ  GraciĂĄn : savoir aller, avec art, contre les rĂšgles de l’art. Art insolemment et solairement d’agrĂ©ment sans autre justification que le plaisir, avec la touche rapide des peintres comme Tiepolo, Fragonard, Boucher, le Goya des tapisseries.
Sonates atypiques en regard de ce que la norme a fixĂ© depuis sous ce nom, sonates, Ă©tymologiquement parce que c’est ‘suonare’, ‘sonner, binaires semble-t-il en gĂ©nĂ©ral Ă  l’écoute, d’une diversitĂ© telle, mĂȘme dans cet Ă©chantillonnage, qu’il est difficile, voire impossible de rapporter l’une Ă  l’autre, issues certes de la mĂȘme main mais sĂ»rement pas du mĂȘme moule. Les thĂšmes, sitĂŽt captĂ©s, ne restent pas captifs et on n’en sent pas une scolaire rĂ©capitulation, la modulation de la tonalitĂ© Ă©tant peut-ĂȘtre un rare repĂšre auditif auquel s’accrocher. En tous les cas, il y a quelque chose de gracieusement capricant, capiteux, on y sent tout le jeu rhĂ©torique, festif, des antithĂšses, des figures chiasmatiques, en miroir, broderies, appoggiatures. Dans certaines passe le rasgueado et le punteado de la guitare espagnole, le style arpĂ©gĂ© et piquĂ©, pointillĂ©, qui apparaĂźt dĂ©jĂ  dans les tonadillas scĂ©niques, ces saynĂštes chantĂ©es, dansĂ©es, rĂ©citĂ©es, brĂ©vissimes opĂ©ras bouffes, qui vont fixer, au cours du XVIIIe siĂšcle ce qui deviendra le folklore espagnol et le flamenco. Et l’on admire dessinant, caressant, faisant bouillonner ces fiĂ©vreuses et prĂ©cieuses vignettes, la vĂ©loce virtuositĂ© de Jean-Marc Aymes, au vertige.

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Compte rendu, critique. Marseille, le 12 janvier 2018. Salle Musicatreize, Concert : Aimez-vous Scarlatti ? Jean-Marc Aymes, clavecin, / Nicolas Laffitte, récitant.

Concert Salle Musicatreize
12 janvier
AIMEZ-VOUS SCARLATTI ?
Jean-Marc Aymes, clavecin,
Nicolas Laffitte, récitant
Photos :
1. De gauche Ă  droite, Nicolas Lafitte (© MoralĂšs), Jean-Marc Aymes (©Éric Bourillon) ;
2. CĂ©cilia Humez-Kabadanian.

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