Compte rendu, concerts. Brest, les 30 et 31 mars 2016. Festival Electr()cution, Sillages.

1426024805_tourinsoftBrest, dernière limite de la France face Ă  l’ocĂ©an, est une ville Ă©tonnante, entre ciel et mer. PhĂ©nix de l’Atlantique, Brest renaĂ®t sans cesse des cendres d’un passĂ© meurtri. Des quais de sa rade Ă  la blanche Rue de Siam, la ville s’Ă©tend sur les scintillements lointains d’un large de plus en plus cĂ©rulĂ©en. Connue surtout pour son importance stratĂ©gique, Brest n’abandonne pas son ambition culturelle, et comme toute fille des mers, c’est en multipliant la nouveautĂ© qu’elle exprime les beautĂ©s cachĂ©es de sa citĂ© de pierre et d’ardoise. On connaĂ®t bien le Quartz, l’ensemble Matheus, mais Brest est aussi le siège d’un des plus importants ensembles contemporains: Sillages.

Depuis 22 ans, SILLAGES imprime avec excellence un tracĂ© sur le paysage de la musique contemporaine et notamment la crĂ©ation française. Il est essentiel de mettre en avant d’ailleurs l’extraordinaire qualitĂ© des projets de Sillages, Ă©quilibrĂ©s, artistiquement très bien pensĂ©s par Philippe Arii. Mais aussi Sillages, tel un navire aventureux, porte un Ă©quipage de solistes musiciens formidable. C’est très rare de trouver un ensemble aux timbres aussi riches et dont la bonne entente est palpable, c’est un facteur qui enrichit favorablement l’interprĂ©tation.

FESTIVAL ELECTR()CUTION – ENSEMBLE SILLAGES (BREST)

Un courant qui passe

Depuis 3 ans Sillages s’investit dĂ©sormais dans une diffusion directe de la musique contemporaine avec le public Brestois dans le Festival Electr()cution. Étonnant par l’initiative riche d’inventivitĂ© et aussi l’Ă©nergie fascinante de cet Ă©vĂ©nement. Sis dans le Centre d’Art Contemporain La Passerelle, en plein quartier rĂ©sidentiel, le Festival Electr()cution, dĂ©ploie son Ă©nergie au cĹ“ur de la crĂ©ation pure. La situation gĂ©ographique de La Passerelle est un symbole Ă  elle mĂŞme, un Centre d’Art et un Festival qui expriment l’esprit de notre Ă©poque au cĹ“ur du quotidien des habitants.

La Passerelle ouvre ses portes, et son cĹ“ur plein de clartĂ©, aux mondes oniriques de la musique interprĂ©tĂ©e par Sillages. En parfaite symbiose, la musique et les arts plastiques forment un double Ă©crin qui s’Ă©change parfaitement, un dialogue s’installe alors pour le plus grand plaisir du public et des instants inoubliables. La Passerelle devient ainsi l’incarnation absolue des sens, un lien puissant et constant entre la banalitĂ© du quotidien et l’Ă©merveillement que procurent les arts.

Pour cette Ă©dition, Philippe Arii et Sillages convient en ouverture le monde de la spatialisation.

MERCREDI 30 MARS 2016 Ă  20h30
Centre d’art contemporain La Passerelle (Brest)
Nouvelles mythologies

Empruntant le sillage de l’Ă©lectronique et l’acousmatique, le concert d’ouverture de la troisième Ă©dition d’Electr()cution, est aussi variĂ© par les Ă©motions que par la force des pièces du programme. On peut dire sans hĂ©siter que la soirĂ©e est divisĂ©e en deux parties qui se complètent: l’onirisme profond de Georgia Spiropoulos et la quĂŞte de spiritualitĂ© et mĂŞme de mythologie de Bertrand Dubedout.

sillage_drama_logoNous avons ressenti dans les deux compositions de Georgia Spiropoulos, le langage interne d’un monde en devenir, comme le bruissement d’une rumeur dans Saksti, parfois angoissante et parfois Ă©nergique, mais jamais brutale. Dans la merveilleuse Music for 2? C’est un Ă©quilibre de forme qui rĂ©veille nos sens, une sorte de force astrale Ă©voquĂ©e par l’ensemble de l’Ă©criture de cette poĂ©tesse du son qu’est Georgia Spiropoulos. Face Ă  elle, la musique de Bertrand Dubedout est tout autrement fantastique. Entrant dans une rĂ©verbĂ©ration virtuose dans Onze/eleven, on en vient Ă  ressentir la dĂ©licatesse japonisante, emplie de rituel mais riche de timbres. Aussi excellemment bien rendue par Alexandre Babel aux polyblocks. Et ensuite nous entrons dans un vĂ©ritable monde aux merveilles insoupçonnĂ©es avec Les Cheveux de Shiva. On entend les rickshaws et les Klaxons de Delhi ou de Bhopal, les Ă©vocations des cĂ©rĂ©monies hindoues, un voyage spirituel au cĹ“ur d’une mythologie toute empreinte de beautĂ©, de mystère, des stupĂ©fiantes rencontres. Les musiciens de Sillages nous portent comme un souffle de parfum sur les rives lointaines des Indes avec un talent remarquable, saluons ici la flĂ»te formidable de Sophie Deshayes et le piano de Vincent Leterme.

Un peu plus sobrement, Collapsed, de Pierre Jodlowski est un peu plus intĂ©riorisĂ©e. MĂŞme si la musique nous Ă©voque un rĂ©el message, on entre difficilement dans la matière. Après, les dialogues saxophone et percussions sont une construction prĂ©cise et passionnante. On salue l’aplomb et la virtuositĂ© de l’excellent Stephane Sordet. Dans une moindre mesure, la pièce de GrĂ©goire Lorieux nous fait voyager. Elle demeure assez classique et descriptive, avec des grands effets. Première nuit hallucinante d’Ă©motions Ă  Brest, le lendemain allait porter la musique vers des sommets inespĂ©rĂ©s.

ELECTR() SPATIAL

Georgia Spiropoulos
Saksti
Saxophone et Ă©lectronique

Grégoire Lorieux
Strange Spiral Lights
Vibraphone et Ă©lectronique

Georgia Spiropoulos
Music for 2?
Flûte, piano préparé, petites percussions, voix et électronique

Pierre Jodlowski
Collapsed
Saxophone, percussion et Ă©lectronique

Bertrand Dubedout
Onze/eleven
2 polyblocks

Les Cheveux de Shiva
Flûte, saxophone, percussion, piano et électronique

JEUDI 31 MARS 2016 – 20h30
Centre d’art contemporain La Passerelle (Brest)
Electr()states

La magie du dialogue entre arts plastiques et musique contemporaine rĂ©side dans l’Ă©quilibre parfait du temps et de l’Ă©motion. En choisissant de faire un programme d’inspiration Ă©tasunienne en miroir des trois vidĂ©os New Yorkaises d’Emmanuelle Huynh et Jocelyn Cottencin, le rĂŞve est encore plus fort et nous pĂ©nĂ©trons Ă  la fois dans la musique et dans la rĂ©alitĂ© virtuelle de l’image enregistrĂ©e.

Multipliant les Ă©motions comme des coups de ciseau sur le marbre, les membres de Sillages ont fait des musiques de Reich, Dubedout et Ledoux un Ă©crin tout particulier aux chorĂ©graphies muettes de la rĂŞverie fantasmatique de New York, une promenade nouvelle qui Ă©veille nos sens vers la contemplation. Un des moments les plus captivants fut le puissant New York Counterpoint de Reich avec Jean-Marc Fessard splendide Ă  la clarinette, qui s’accordait Ă  la perfection avec les situations projetĂ©es.

arton254-d572eEt puis ce fut la secousse, un autre rĂŞve musical qui nous transporta au cĹ“ur de la piste d’un cirque. Le Musicircus de Cage avec un semblant de cacophonie, pĂ©nètrent dans l’inconscient collectif et particulier pour faire sortir l’Ă©motion. On y retrouve la musique obstinĂ©e sur ses bases et ses classicismes mais aussi les plus simples plaisirs de l’enfance et la flânerie de la curiositĂ© et la dĂ©couverte. Pendant une grosse vingtaine de minutes on est dĂ©vorĂ© par la musique, on s’y sent bien, comme dans une forĂŞt bariolĂ©e aux bruissements divers, aux couleurs chatoyantes. La complicitĂ© des musiciens de Sillages, de la maĂ®trise absolue de l’Ă©lectronique de Jean-François Charles, et les professeurs et Ă©lèves du Conservatoire de Brest, ont rĂ©ussi ce pari risquĂ© comme un numĂ©ro de haute-Ă©cole. Le monde fragile construit par Cage Ă  Ă©tĂ© maĂ®trisĂ©, finement interprĂ©tĂ© et ciselĂ©, et la fontaine de l’Ă©vocation a surgi sans se tarir.

Après ces deux vagues sublimes qui ont colorĂ© de musique la ville blanche de l’Ouest, Electr()cution poursuit sa troisième Ă©dition jusqu’au 2 avril. Alors chaque dĂ©but de printemps nous suivrons le riche sillage des ondes musicales de l’ensemble Sillages, au bout des terres et Ă  la pointe de la musique.

Dialogues entre l’exposition “New York(s)”
D’Emmanuelle Huynh et Jocelyn Cottencin

Et

Bertrand Dubedout
GefĂĽhl
Tambour sur cadre et Ă©lectronique

Steve Reich
Vermont Counterpoint
Flûte et électronique

Claude Ledoux
Dolphin Tribute
Hommage à Éric Dolphy
Clarinette basse et Ă©lectronique

Steve Reich
New York Counterpoint
Clarinette et Ă©lectronique

John Cage
MUSICIRCUS
Ensemble et Ă©lectronique

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