COMPTE-RENDU, concert. TOULOUSE, le 27 avril 2019. MAHLER. Le Chant de la Terre. Baechle, Elsner /J. SWENSEN

MAHLER portrait classiquenews IMG_20190502_125114COMPTE-RENDU, concert. TOULOUSE, Halle-aux-Grains, le 27 avril 2019. G.MAHLER. Le Chant de la Terre. J. Baechle. C. Elsner. Orchestre National du Capitole. J. SWENSEN, direction. L’orchestre du Capitole et Joseph Swensen tissent des liens d’amitié musicale de plus en plus étroits. Ce chef qui a dirigé presque toute l’oeuvre symphonique de Mahler à Toulouse aborde ce soir deux œuvres posthumes. En effet quel sort cruel ! Mahler, mort à tout juste 51 ans, n’a pas pu entendre la création du premier mouvement de sa Symphonie n°10, pas plus que son sublime cycle du Chant de La Terre. Ironie du sort pour deux œuvres qui parlent paisiblement (c’est toutefois relatif) du départ suprême, de l’absence et de la mort. Le premier mouvement de la dixième symphonie est un très large Andante qui dure presque une demi heure. La modernité comme la perfection formelle de cet Andante sont incroyables : il siège parmi les œuvres les plus bouleversantes de la musique orchestrale. Joseph Swensen dirige à main nue et par cœur obtenant comme un mage, une musique qui se déploie en vagues sublimes.

 

 

 

Joseph Swenson Ă  Toulouse :
Mahler au sommet de l’émotion

 

 

 

Débuté dans un pianissimo hypnotique, véritablement éthéré, avec un chant éperdu des alto d’une beauté et d’une mélancolie envoûtante, l’andante évolue lentement vers des tutti aux cuivres impressionnants. Dès ces premières mesures, le large phrasé se déploie et Swensen avec un sourire de bonheur, intérieur et partagé, dirige en osmose avec les musiciens comme si c’était lui qui jouait avec de larges mouvements des bras. Le magnifique orchestre du Capitole est ainsi suspendu aux demandes sensuelles du chef, lui même en état de grâce. Parler de virtuosité sublimée, de couleurs comme chez Klimt, de structure limpide quasi céleste, de phrasés portés au bout du souffle, de don de tout, permet d’évoquer un moment rare et inoubliable. Le public envouté fait la fête à ces interprètes si inspirés. Les musiciens éperdus d’admiration pour le chef et le chef ravi du don total de l’orchestre, ont semblé particulièrement épanouis.

Après l’entracte, l’orchestre s’étoffe pour une vaste oeuvre tout à fait inclassable. Das Lied von der Erde, le chant de la Terre, est une oeuvre sans équivalent. De la taille d’une symphonie, elle réclame un vaste orchestre particulièrement au niveau des percussions et exigeant même une incroyable mandoline pour la dernière mélodie. Il s’agit donc d’une vaste symphonie avec voix. Ce n’est pas la seule de Mahler certes. Ce n’est pas non plus le seul cycle de lieder avec orchestre de Mahler mais cette alchimie subtile, exigeant deux chanteurs aux voix larges mais surtout capables de magnifier un texte superbe avec un orchestre majestueux, est restée sans descendant.
La superstition de Mahler y est probablement pour quelque chose. Il ne s’est pas autorisé à écrire une dixième symphonie. Beethoven, Schubert et Bruckner étaient morts après leur neuvième. La Chant de la Terre est sa dixième symphonie déguisée. C’est le parti pris qu’a choisi Joseph Swensen. Il a dirigé une symphonie avec voix pour faire corps avec l’orchestre. Jamais il n’a accompagné les voix, les poussant dans leurs retranchements.

Ainsi le premier lied a mis le ténor à mal. « Das Trinklied vom Jammer der Erde » n’a pas été agréable pour Christian Elsner dont la voix a été engloutie trop souvent par la puissance et la beauté de l’orchestre. Mais après tout, l’ivresse et la douleur étaient si présentes dans l’orchestre que ce choix a été au final très convaincant. C’est dans les deux lieder suivants que le ténor a pu libérer son interprétation subtile basée sur une voix solide et homogène mais surtout sur une compréhension et une lisibilité du texte tout à fait remarquables.

Le poème « Von der Jugend » a Ă©tĂ© d’une subtilitĂ© incroyable associant un chanteur-diseur de premier ordre et un orchestre orientalisant d’une beautĂ© irrĂ©elle. « Der Trunkene im FrĂĽhling » a scellĂ© un superbe accord musical et poĂ©tique entre le chef, le tĂ©nor et les musiciens. La mezzo-soprano Janina Baechle a la mĂŞme qualitĂ© de diction que son collègue, tous deux Ă©tant germanistes. Sa voix ombrĂ©e et dirigĂ©e avec une agrĂ©able souplesse est capable de nuances d’une grande subtilitĂ©. Janina Baechle a rendu le texte limpide et en particulier lui a permis de diffuser cette douce ou amère mĂ©lancolie si consubstantielle Ă  Mahler tandis que l’orchestre de Swensen soufflait le vent de la passion. « Der Eiseime in Hebst » avec un orchestre diaphane ou compact a Ă©tĂ© un grand moment de luxe Ă©thĂ©rĂ©. Mais c’est « Von der Schönheit » qui a Ă©tĂ© un sommet vocal avec une largeur du souffle Ă©mouvante de la mezzo-soprano. Le dernier lied, plus long que les cinq lieder prĂ©cĂ©dents, a Ă©tĂ© le large moment de temps suspendu, attendu et espĂ©rĂ©. Les deux poèmes qui forment cet «Abschied », cet adieux, sont liĂ©s par un interlude orchestral sublime. La direction amoureuse de Joseph Swensen, la voix de Janina Baechle, toute de beautĂ© et de douleur pĂ©trie, mais surtout avec des mots subtilement offerts, ont amenĂ© le public a atteindre cette sĂ©rĂ©nitĂ© hĂ©doniste mais consciente de la nĂ©cessaire finitude des choses de ce monde, avec un art consommĂ©. Et que dire des extraordinaires musiciens de l’orchestres ? Avec des pupitres de tous jeunes musiciens capables de tenir des solo d’une beautĂ© renversante ! Et les habituĂ©s comme Jacques Deleplancque au cor, Hugo Blacher Ă  la trompette et Lionel Belhacene au basson en solistes Ă©mouvants ! Tous mĂ©riteraient d’être citĂ©s…
Mais que dire de plus ? Assister à un tel concert, avec des interprètes si engagés, renouvelle l’émotion d’une partition si aimée au disque. Les équilibres subtils et si essentiels dans l’orchestration sublime de Mahler ne se révèlent qu’au concert et par exemple, tout particulièrement l’osmose entre la mandoline, le célesta et la harpe, restera comme un moment de magie pure.
Quelle chance pour la public toulousain d’avoir pu se délecter d’ un concert tout Mahler si émouvant dans une perfection formelle idéale. Les mânes de Mahler en ont certainement souri.

 

 

 

Compte rendu concert. Toulouse. Halle-aux-Grains, le 27 avril 2019. Gustave Mahler (1860-1911) : Symphonie n°10 en fa dièse majeur, Adagio ; Das Lied von der Erde, Le Chant de la Terre ; Janina Baechle, mezzo-soprano ; Christian Elsner, ténor ; Orchestre National du Capitole de Toulouse ; Joseph Swensen, direction.

 

 

 

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