Compte-rendu, concert. Paris, TCE, William Christie,Rameau, Handel, le 27 septembre 2013

Paris, TCE. Vendredi 27 septembre 2013 : récital Rameau et Haendel. Orchestre of The Age of Enlightenments. William Christie, direction

 

Compte rendu, concert. Pour ce concert au mariage prometteur Rameau/Handel, ” Bill ” (William Christie) retrouve une partenaire familière depuis 1991, soit 20 ans de complicitĂ© : la soprano Sandrine Piau. Non sans une certaine nostalgie chevillĂ©e au corps et qui distille une discrète mais prĂ©sente Ă©motion, tous deux abordent les deux gĂ©nies des annĂ©es 1730 en Europe : frĂ©nĂ©sie rythmique, clartĂ© irrĂ©sistible de Rameau ; sensualitĂ© Ă©lĂ©gante de Handel, avec l’Orchestre of The Age of Enlightenments qui a soufflĂ© ses 27 ans d’activitĂ© en 2013.
Dans la première partie, s’agissant de Rameau, de Castor et Pollux, l’opĂ©ra le plus jouĂ© au XVIIIè dès sa crĂ©ation en 1737, jusqu’aux Paladins, oeuvre de maturitĂ© (1760), l’Ă©ventail est large : voici une annonce de l’annĂ©e Rameau 2014, très gĂ©nĂ©reuse : un avant-goĂ»t qui montre combien jouer Rameau et rĂ©ussir son interprĂ©tation restent des dĂ©fis car il n’est pas donnĂ© Ă  tous les chefs de relever comme ici les multiples obstacles.  William Christie a enregistrĂ© Castor et Pollux en 1993 avec le tempĂ©rament et la grâce qui restent une rĂ©fĂ©rence dans la discographie. Le concert au TCE confirme combien le fondateur des Arts Florissants reste inĂ©galĂ© chez Rameau comme dans Handel. Rappelons que William Christie sort sous son propre label Les Arts Florissants & William Christie Ă©ditions, l’oratorio Belshazzar, le 22 octobre 2013. Concernant Rameau en 2014, Bill dirigera PlatĂ©e Ă  l’OpĂ©ra de Vienne puis Ă  l’OpĂ©ra Comique et Ă  New York, en fĂ©vrier, mars et avril 2014.

 
 

Rameau d’un raffinement ineffable

direction affĂ»tĂ©e et Ă©lĂ©gante d’un Christie poète

 

Christie_William_dirigeant_rameau_faceNervositĂ© et clartĂ©, et mĂŞme hargne guerrière propre aux deux frères hĂ©roĂŻques (Pollux descend aux enfers pour ressusciter Castor qui devait y demeurer Ă©ternellement), dramatisme Ă©ruptif qui foudroie, un sens de la vitalitĂ© rythmique (comme dans Dardanus : Dukas l’avait soulignĂ© en plus de l’audace des couleurs et de l’orchestration admirĂ©es par Berlioz) : sous la direction d’un Bill affĂ»tĂ© et conquĂ©rant, voici pour l’ouverture de Castor et Pollux, un superbe lever de rideau d’un Ă©clat trempĂ© dans une Ă©nergie enivrĂ©e et tragique, aĂ©rienne et Ă©pique irrĂ©sistible.
Ce qui suit ne dĂ©ment notre impression première : le geste est incisif et mordant, d’une griserie lĂ©gère prĂŞte Ă  mordre dans les airs pour les Athlètes (percutante vitalitĂ© du IIIème air qui n’hĂ©site pas Ă  exposer les bois, hautbois et bassons) ; les bruits de guerre (comme dans Dardanus version 1744) sont un Ă©pisode dramatique fracassant avec des cuivres pĂ©taradants, explosifs, gorgĂ©s de fière solennitĂ©, … avant ce ” gravement ” qui s’Ă©mancipe lentement comme une aurore ; en vĂ©ritĂ©, c’est une magnifique entrĂ©e en matière pour l’air ” Tristes apprĂŞts, pâles flambeaux ” : plainte d’une dignitĂ© dĂ©sespĂ©rĂ©e de TĂ©laĂŻre qui se lamente auprès de Pollux … aigus parfois difficiles, ligne incertaine mais quelle exquise fragilitĂ©. Sandrine Piau montre quelle musicienne fine et raffinĂ©e elle demeure.
Le sommeil de Dardanus est baignĂ© de tendre intimitĂ©, un rayon de soleil après Castor et Pollux colorĂ© de funèbres prĂ©monitions ; le menuet qui suit est d’une pudeur et retenue admirables.

L’Ă©clectisme de Rameau est stupĂ©fiant ; la sĂ©lection des morceaux choisis ce soir le prouve encore. Quel rĂ©veil dĂ©licieux avec « Règne avec moi, Bacchus », extrait d’AnacrĂ©on, d’une ivresse toute bachique, d’une sensualitĂ© dyonisiaque libĂ©rĂ©es, elle aussi conquĂ©rantes … les aigus tendus de la soprano empĂŞchent cependant de goĂ»ter la fraĂ®cheur badine de cette hymne d’une suavitĂ© acrobatique … L’Orchestre sous la baguette aĂ©rienne de William Christie exprime la lĂ©gèretĂ© des Ă©lĂ©ments qui semble en effet soulever la soliste.
Autre dĂ©fis pour les musiciens et le chef : les  Tambourins 1 & 2, extraits de Dardanus : notons la gaietĂ© rustique d’une simplicitĂ© qui parle au coeur, sans apprĂŞts, seulement ivres, et naturellement frĂ©nĂ©tiques : quelle maĂ®trise grâce Ă  l’expertise d’un chef conteur.
Nouvelle Ă©lĂ©vation avec « Je vole, Amour », extrait des Paladins (1760) : l’air renoue avec la grâce d’AnacrĂ©on et une couleur instrumentale plus pĂ©tillante encore (flĂ»tes aĂ©riennes comme des chants d’oiseaux quand les cordes expriment la danse des nuages). Je vole nous dit Sandrine Piau, davantage maĂ®tresse de ses aigus et parfaite de ligne comme d’intonation : nous la croyons sans hĂ©siter. L’humour distanciĂ©, l’Ă©clectisme poĂ©tique de Rameau s’y dĂ©versent entre comique et tragique, une source expressive qui fourmille Ă  l’identique de sa prĂ©cĂ©dente comĂ©die lyrique (reprise par GrĂ©try dans La Caravane du Caire : PlatĂ©e l’inclassable). Ici Piau badine, oeillades Ă  l’appui d’autant mieux que l’orchestre s’allège, prĂŞt lui aussi Ă  s’envoler. En coquette d’une sensualitĂ© torride, la soprano excelle littĂ©ralement.
Grand moment de profondeur et de sincĂ©ritĂ© orchestrale, la Chaconne, extraite de Dardanus : formidable hymne nostalgique avec ce lâcher prise, cette pudeur exquise entre gravitĂ© et tendresse d’une Ă©locution (cordes) flexible parfaitement articulĂ©e … Rythmes coulants, passages dynamiques contrastĂ©s et nuancĂ©s, avec cette solennitĂ© pourtant jamais affectĂ©e ni dĂ©monstrative, Bill l’enchanteur nous offre une leçon de grâce ramĂ©lienne irrĂ©sistible. On l’aurait volontiers Ă©coutĂ© pour 2014, les 250 ans de la mort de Rameau, dans une belle et grande tragĂ©die lyrique : Hippolyte, Castor justement ou Dardanus voire Zoroastre. Il faudra ce contenter de PlatĂ©e. Ce qui est dĂ©jĂ  beaucoup sous la baguette d’un tel maestro.

 

Après l’entracte – rituel des 20 minutes de pause -, voici la seconde partie dĂ©diĂ©e au divin Saxon Handel.
Dans le  Concerto Grosso op. 6 n° 6 : chef et instrumentistes nous convainquent par leur Ă©lĂ©gance suggestive magnifiquement dramatique, pleine de rebondissement et de tendre intĂ©rioritĂ©, avec des Ă©carts contrastĂ©s qui tempĂŞtent et restituent un Handel imaginatif et percutant, grâce Ă  l’engagement des seuls instruments (cordes Ă©lectrisĂ©es sous la baguette du chef).
Puis la diva reparaĂ®t :  « Che sento o Dio », « Se pietĂ  », grand air dĂ©ploratif de ClĂ©opâtre extrait de Giulio Cesare. L’air rĂ©vĂ©la Sandrine Piau en 1993 Ă  Beaune : la soprano coloratoure malgrĂ© des aigus tirĂ©s dĂ©veloppe une ligne grave et sombre parfaitement au diapason de l’humeur de ClĂ©opâtre dĂ©faite et dĂ©truite Ă  cet instant de l’opĂ©ra… la justesse et la pudeur Ă©motionnelle de la diva saisissent, très investie et intĂ©rieure. Bill excelle, fluide et profond.

Nouvel sĂ©quence lyrique avec  « Scoglio d’immorta fronte », extrait de Scipione : crânement dĂ©fendu avec des aigus plus faciles mais toujours fragiles qui font l’Ă©motivitĂ© d’une tenue très musicienne, d’autant que l’orchestre et le chef se montrent impeccables.

En conclusion, Bill propose un Handel festif mais raffinĂ© : Musique pour les Feux d’artifices royaux. Pour la fin, vertiges et divertissement. La belle gradation des tutti de cuivres sĂ©duit : splendides gerbes Ă©clatantes dont Bill fait ressortir la puissante Ă©nergie pleinairiste. L’ivresse dansante, la respiration pastorale dans l’esprit du Water music, avec cette mĂŞme piquante et entraĂ®nante euphorie rythmique de Rameau … Bill y ajoute cette dose de suprĂŞme raffinement, de badinerie, d’Ă©lĂ©gance absolument irrĂ©sistible, Ă  la fois opulente et chorĂ©graphique, d’une emphase cuivrĂ©e tout Ă  fait calibrĂ©e et maĂ®trisĂ©e. Un handel idĂ©al.

Trois bis pour dire au revoir … Pas chiches pour un sou pour le ravissement du public dĂ©jĂ  conquis, les interprètes gratifient l’audience de 3 bis : bouquet progressif et gĂ©nĂ©reux avec l’air, au charme absolu, celui de Morgane d’Alcina, d’une facĂ©tie caressante. Lui succède avec une sincĂ©ritĂ© et une musicalitĂ© qui rayonnent : l’irrĂ©sistible Lascia de Rinaldo, puis rĂ©cidive en coquetterie assumĂ©e pour l’air d’AnacrĂ©on de Rameau, en fusion avec l’orchestre d’une fluiditĂ© caressante et sensuelle. Quele soirĂ©e !

 

Paris, TCE. Vendredi 27 septembre 2013 : récital Rameau et Haendel. Orchestre of The Age of Enlightenments. William Christie, direction.

 

détail du programme :

Rameau
Castor et Pollux, ouverture

Deuxième et troisième airs pour les Athlètes, Bruits de Guerre, Gravement
“Tristes apprĂŞts, pâles flambeaux”,
Menuet
”Sommeil”, extrait de Dardanus

« Règne avec moi, Bacchus », extrait d’Anacréon
Tambourins 1 & 2, extraits de Dardanus
« Je vole, Amour », extrait des Paladins
Chaconne, extrait de Dardanus

Haendel
Concerto Grosso op. 6 n° 6

« Che sento o Dio », « Se pietà », extraits de Giulio Cesare

Marche extraite de Scipione
« Scoglio d’immorta fronte », extrait de Scipione
Musique pour les Feux d’artifices royaux

 

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